Se rendre à l’aéroport peut générer du stress, de l’anxiété, ou au contraire une sensation de liberté, parfois jusqu’à des comportements désinhibés. Un changement d’attitude lié à la nature même de ce lieu de passage où nos repères habituels sont brouillés.
On retire ses chaussures, sa ceinture, sa montre. On vide ses poches et on aligne ses produits liquides dans un petit sac transparent. L’ordinateur, la veste, les clés disparaissent dans les bacs en plastique.
Ces gestes paraissent anodins. Pourtant, ils reposent sur des règles qui peuvent sembler arbitraires: pourquoi une limite des liquides à 100 millilitres? Pourquoi retirer les chaussures au contrôle de sécurité, et pas, tant qu’à faire, les sous-vêtements?
Ce rapport aux règles s’inscrit dans un environnement très particulier, explique le chercheur en psychologie transpersonnelle Steve Taylor dans The Conversation. En effet, en raison de la confusion temporelle et spatiale, les aéroports créent un sentiment de désorientation. « Une fois les contrôles de sécurité passés, nous pénétrons dans un no man’s land, entre deux pays. La notion même de lieu devient floue », analyse le psychologue britannique.
Des réactions très variables
Pour certains passagers et passagères, habitués à prendre l’avion, ces procédures font partie du parcours et ne posent pas de difficulté particulière. Pour d’autres, elles sont plus difficiles à accepter, voire source de tension ou de contestation.
Ces différences s’expliquent notamment par le tempérament individuel, explique Christian Staerklé, professeur de psychologie sociale à l’Université de Lausanne. Certaines personnes s’énervent facilement, d’autres supportent mal les restrictions et contestent plus volontiers l’autorité institutionnelle.
« Il y a aussi des personnes qui comprennent mal les règles, par manque d’expérience ou d’habitude, ce qui peut conduire à une mauvaise gestion de la situation ».
>> Ecouter aussi le sujet du 12h30 sur la honte de prendre l’avion d’une partie de la population suisse : La honte de prendre l’avion est peu répandue en Suisse / Le 12h30 / 1 min. / lundi à 12:33 Entre conformisme et compétition
Ce rapport aux règles se traduit à travers des comportements très concrets. A l’atterrissage, par exemple, de nombreux passagers se lèvent avant que le signal indiquant de garder sa ceinture attachée ne s’éteigne, parfois même dès que l’avion touche le sol. A l’embarquement, d’autres prennent déjà place dans la queue alors qu’aucun appel n’a encore été lancé par le personnel naviguant.
Ce réflexe d’anticipation s’explique notamment par un besoin de contrôle face à l’incertitude. Les experts en psychologie sociale évoquent deux facteurs principaux: le conformisme et la compétition.
Les gens se servent des autres comme sources d’information, à la fois sur ce qu’il convient de faire et sur ce que font les autres
Shira Gabriel, professeure de psychologie à l’Université de Buffalo
Le conformisme renvoie au fait que les passagers observent les autres pour déterminer comment agir. Dans un environnement où les règles ne sont pas toujours explicites et où l’attente est forte, les comportements des autres deviennent une référence. Si plusieurs personnes se lèvent, ce comportement tend à se reproduire.
La compétition, elle, s’exprime dans la volonté d’anticiper pour éviter de perdre un avantage perçu comme limité. Par exemple: une place pour les bagages, un meilleur confort, ou une installation plus rapide. « Les gens se servent des autres comme source d’information, à la fois sur ce qu’il convient de faire et sur ce que font les autres », explique Shira Gabriel, professeure de psychologie à l’Université de Buffalo, dans le Washington Post.
Des lieux de passage « standardisés »
Au-delà des tempéraments individuels, c’est aussi le cadre même de l’aéroport qui joue un rôle. L’anthropologue Marc Augé parle de « non-lieu » pour désigner ces espaces de passage standardisés, où les individus restent anonymes. On ne s’approprie pas vraiment le lieu, on n’y crée pas de lien durable: la relation à ces espaces est avant tout fonctionnelle, souvent liée au transit ou à la consommation.
L’aéroport est devenu au fil des années un endroit de plus en plus anxiogène
Christian Staerklé, professeur de psychologie sociale à l’Unil
Dans le même esprit, le chercheur britannique Steve Taylor décrit les aéroports comme des « espaces tournés presque entièrement vers le futur »: l’attention est focalisée sur le vol à venir, la destination, le départ. Le présent devient secondaire, ce qui peut accentuer l’impatience ou la frustration, notamment en cas de retard.
Ces conditions particulières peuvent amener les passagers à adopter des attitudes très différentes de celles du quotidien. Certains se sentent plus libres, d’autres au contraire plus tendus, à fleur de peau ou vulnérables.
La surveillance constante et l’augmentation des flux de passagers font de l’aéroport un espace de plus en plus anxiogène pour les voyageurs. [KEYSTONE – GENE J. PUSKAR] Une sensation de surveillance constante
Les contrôles de sécurité et de passeport constituent, de leur côté, une forme de « rite de passage ». Le scanner, les gestes pressés des agents suivis des questions qui fusent – « Pourquoi voyagez-vous? Qui allez-vous voir? Vous transportez quelque chose pour quelqu’un? » – instaurent un climat de tension.
Sans avoir rien à se reprocher, le voyageur ou la voyageuse doit soudain démontrer sa conformité. L’innocence devient quelque chose à prouver. Cette inversion de la charge de la preuve peut créer une forme d’anxiété chez le passager.
Une fois que nous avons franchi la sécurité, nous entrons dans un no man’s land, entre les pays. Le concept de lieu devient flou
Steve Taylor, chercheur en psychologie
Le moment du contrôle s’inscrit également dans un environnement de forte surveillance. « A l’aéroport, les voyageurs savent qu’ils sont observés: par les caméras, les autres passagers, les agents des compagnies aériennes et ceux de la sécurité. Nous sommes donc particulièrement sensibles au regard des autres », explique Christian Staerklé.
Dans ce contexte, « l’aéroport, en particulier le contrôle de sécurité, est devenu au fil des années un endroit de plus en plus anxiogène », poursuit le psychologue. Une évolution liée à la fois aux attentats du début du siècle [voire encadré ci-dessous], mais aussi à l’augmentation massive des flux de passagers.
Hélène Krähenbühl