Il y a près de septante ans, l’existence de l’Etat indépendant du Tibet (1912-1951) prenait fin sous l’occupation chinoise. Face à la répression, des opposants ont fui au Népal voisin, constituant la deuxième plus grande communauté tibétaine en exil. S’ils y sont officiellement tolérés, la plupart sont sans papiers et font l’objet d’une surveillance constante.

Pelouses verdoyantes, maisons peintes en jaune pâle et montagnes himalayennes en arrière-plan; le village tibétain de Tashi Ling, de son nom officiel, paraît paisible.

La vie quotidienne dans le camp de réfugiés: des moines jouent au football. [SRF - Maren Peters] Le camp de réfugiés de Pokhara, surnommé le « village tibétain de Tashi Ling ». Des moines y jouent au football. [SRF – Maren Peters]

Il s’agit en réalité d’un des quatre camps de réfugiés de Pokhara, une célèbre ville touristique népalaise à 200 km à l’ouest de Katmandou.

La ville touristique de Pokhara compte quatre camps de réfugiés. [SRF - Maren Peters] Les barques du lac Phewa, à Pokhara, une attraction touristique bien connue de cette ville népalaise qui compte aussi quatre camps de réfugiés. [SRF – Maren Peters]

A l’entrée du camp, des restaurants aux noms évocateurs comme « Yak » et « Little Tibet » vendent du thé au beurre tibétain salé et des momos, des raviolis traditionnels.

The Little Tibet, un restaurant pour touristes. [SRF - Maren Peters] The Little Tibet, un restaurant pour touristes. [SRF – Maren Peters]

Tout semble calme. Seules les caméras de surveillance à l’entrée du camp laissent deviner la tragédie silencieuse qui se déroule à Pokhara depuis des décennies.

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La peur des espions chinois

Karma* est un réfugié tibétain à la silhouette fine. Assis sur les marches de sa petite boutique, où il vend des bols chantants, des moulins à prières ou encore des amulettes, il est l’un des rares Tibétains du camp à accepter de parler à des journalistes.

Il doit être prudent, confie cet homme de 45 ans. « On ne peut plus faire confiance à personne ici », témoigne-t-il.

Le drapeau tibétain ne peut être affiché que de manière dissimulée. [SRF - Maren Peters] Le drapeau tibétain ne peut être affiché que de manière dissimulée. [SRF – Maren Peters]

La crainte d’espions chinois est très répandue. Le Népal abrite la deuxième plus grande communauté tibétaine en exil au monde, après l’Inde.

La République populaire de Chine les considère comme des terroristes qui menacent l’unité du pays et qu’il faut donc contrôler. Pour ne rien arranger, le Népal, dépendant des financements chinois, fait des concessions politiques à Pékin.

De réfugiés à sans-papiers

Les parents de Karma furent parmi les premiers à quitter le Tibet, en même temps que le gouvernement tibétain et le dalaï-lama, chef spirituel du pays. C’était en 1959, lorsque la Chine annexa définitivement le Tibet indépendant après près de 10 ans d’occupation militaire.

Au début des années 1960, les parents de Karma s’installèrent au camp de réfugiés de Tashi Ling, l’un des nombreux camps de réfugiés tibétains du Népal. On y trouve un temple bouddhiste. Sur place, les Tibétains peuvent préserver leur langue, leur culture et leur identité, loin de leur terre natale. Karma y est né.

Un stupa, un sanctuaire bouddhiste, au centre du camp. [SRF - Maren Peters] Un stupa, un sanctuaire bouddhiste, au centre du camp. [SRF – Maren Peters]

Parfois, raconte-t-il, son père lui contait des histoires du passé, évoquant la beauté de la vie à la maison, au Tibet, avec ses grues blanches, le long d’une rivière sinueuse.

Jusqu’à la fin des années 1980, les réfugiés tibétains au Népal ont pu s’enregistrer comme réfugiés. Puis, au milieu des années 1990, le pays d’accueil, sous la pression de la Chine, a cessé de délivrer des passeports de réfugié. La plupart des réfugiés tibétains n’ont aujourd’hui plus aucun document officiel.

Sa fille de neuf ans n’a pas d’acte de naissance

« Nous n’arrivons même pas à obtenir un certificat de naissance pour notre fille de neuf ans. C’est un gros problème pour nous », témoigne Karma.

Sans acte de naissance, sa fille n’existe pas légalement. Son rêve de devenir avocate ne se réalisera jamais au Népal. Sans papiers, elle ne pourra jamais aller à l’université, trouver un emploi stable ni ouvrir un compte bancaire.

L'industrie du tapis était autrefois une source de revenus importante. [SRF - Maren Peters] L’industrie du tapis était autrefois une source de revenus importante. [SRF – Maren Peters]

La fille de Karma pourrait expérimenter ce que signifie vivre sans papiers aux abords du camp de Tashi Ling. Quelques pas plus loin, un panneau rouillé indique le chemin de la salle d’exposition de tapis de la communauté tibétaine.

De la musique tibétaine résonne à l’intérieur. Namkyi*, une femme discrète aux cheveux tirés en arrière, est assise sur une chaise près de l’entrée. Elle travaille ici.

« Nous n’avons pas d’avenir »

Des piles de tapis noués à la main sont exposées dans la grande pièce. Longtemps, ils ont constitué une source de revenus importante pour la communauté tibétaine. « Maintenant, les affaires vont mal », déplore Namkyi. La concurrence s’est intensifiée, notamment en ligne.

Salle d'exposition de tapis dans l'entrepôt de Tashiling. [SRF - Maren Peters] Salle d’exposition de tapis dans l’entrepôt de Tashiling. [SRF – Maren Peters]

La situation administrative défavorable est également préjudiciable à Namkyi. Elle ne possède qu’un acte de naissance sans photo et, faute d’alternatives, elle est contrainte de vivre de la vente de tapis.

« Nous sommes apatrides. C’est pourquoi il est très difficile de trouver un bon emploi », relate la vendeuse. Beaucoup d’autres choses sont également difficiles pour elle, comme, simplement, se déplacer à l’étranger: « Si nous voulons voyager en Inde, il nous faut une carte d’identité. »

Le dalaï-lama est toujours présent. Le voici, sous forme de photographie grandeur nature, dans le temple. [SRF - Maren Peters] Le dalaï-lama est toujours présent dans les communautés tibétaines, ici sous forme de photographie grandeur nature, dans le temple. [SRF – Maren Peters]

Namkyi n’a pu rencontrer le dalaï-lama en exil en Inde qu’en remettant de l’argent aux douaniers indiens. « Ça marche à tous les coups », dit-elle en riant. Interrogée sur ses projets d’avenir, son rire s’éteint aussitôt. « Nous n’avons pas d’avenir », regrette cette femme de 40 ans, les larmes aux yeux.

Le passeport de réfugié, un trésor

De l’autre côté du camp, Tenzin*, la soixantaine, est assis à la table de sa cuisine dans l’une des maisons peintes en jaune. Il feuillette un petit carnet usé. « C’est mon passeport de réfugié », dit-il.

« Si nous perdons nos cartes d’identité, nous sommes pratiquement morts au Népal », confie Dolma*, son épouse. Cette mère de trois enfants témoigne ne pas comprendre pourquoi ils sont traités comme des ennemis et surveillés par les autorités népalaises.

Tenzin est arrivé adolescent, assez jeune pour encore obtenir un document d'identité au Népal. Il le garde précieusement comme un trésor. [SRF - Maren Peters] Tenzin est arrivé adolescent, assez jeune pour encore obtenir un document d’identité au Népal. Il le garde précieusement comme un trésor. [SRF – Maren Peters]

Des autorités qui deviennent particulièrement nerveuses avant les fêtes tibétaines, comme l’anniversaire du dalaï-lama début juillet. « Même lors de petites fêtes culturelles ou religieuses, il y a toujours deux ou trois policiers présents », explique Dolma.

Les réfugiés signalent également des arrestations sporadiques. Et les célébrations ne sont autorisées qu’à l’intérieur des bâtiments.

Pressions chinoises

À Katmandou, la capitale, rares sont ceux qui osent aborder la question tibétaine. Parmi les exceptions figure le militant des droits humains Gopal Krishna Siwakoti. Il critique depuis des années la politique du Népal envers les réfugiés tibétains.

« C’est un désastre diplomatique. Nous avons l’obligation de protéger les réfugiés tibétains, même si nous n’avons pas signé la Convention des Nations unies relative au statut des réfugiés », estime-t-il.

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Le militant exige qu’à tout le moins, chacun ait le droit à une évaluation individuelle de sa demande d’asile. Or, au Népal, cela n’est pas le cas. La raison, selon lui, réside dans les pressions exercées par son puissant voisin du nord (lire encadré), qu’il refuse de nommer.

Le nouveau gouvernement népalais, en fonction depuis mars, a d’ailleurs promis son soutien à la Chine. « Personne ne veut jouer avec le feu », explique le militant. Le Népal, pays pauvre, est fortement dépendant de l’aide chinoise.

Une identité qui s’éteint à petit feu

Sur le plan politique, les tensions ne montrent aucun signe d’apaisement. De nombreux jeunes Tibétains quittent donc le Népal, frustrés. Les habitants de Tashi Ling estiment qu’il ne reste peut-être que 400 personnes dans le camp, qui abritait environ 900 Tibétains au début des années 1960. 

Camp de réfugiés de Tashiling à Pokhara. Seuls les personnes âgées y sont restées; les jeunes sont partis vivre à l’étranger. [SRF - Maren Peters] Au camp de réfugiés de Tashi Ling, à Pokhara, seules les personnes âgées restent. Les jeunes sont partis vivre à l’étranger. [SRF – Maren Peters]

Tenzin et Dolma ont envoyé leurs trois jeunes filles en Inde. Elles aussi n’ont pas de papiers et, par conséquent, aucun avenir au Népal. Plus les camps de réfugiés se vident, plus le risque de voir l’identité tibétaine se perdre est grand.

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Article original: Maren Peters (SRF), contribution de Praveen Kumar Yadav

Adaptation française: Julien Furrer (RTS)

*Prénoms d’emprunt