Après six ans de pouvoir militaire, le Mali n’a pas retrouvé la stabilité promise par les putschistes. Les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux Musulmans (GSIM), liés à Al‑Qaïda, gagnent du terrain en s’appuyant sur les failles de l’Etat.
Les Maliens sont pris en étau entre un régime militaire et des groupes djihadistes qui prônent l’instauration d’un califat. Ni les forces françaises, retirées en 2022, ni les Russes ensuite, alliés des putschistes à Bamako, n’ont réussi à enrayer l’avancée des islamistes, qui ont lancé le 25 avril leur plus vaste offensive depuis quinze ans.
Dans le nord du pays, plusieurs villes et bases militaires sont déjà tombées, dont Kidal et Tessalit. Les djihadistes menacent désormais Tombouctou et Mopti.
Mais faute de moyens la stratégie du GSIM n’est pas de prendre le contrôle direct de la capitale ou de l’ensemble du pays, elle consiste plutôt à affaiblir durablement le pouvoir en place afin de l’amener, à terme, à accepter un compromis, explique jeudi dans l’émission Tout un Monde Vincent Hugeux, journaliste, enseignant à Science Po Paris.
Le plus important, c’est le modèle afghan, où, après vingt ans de présence quasiment inutile, les forces américaines et leurs alliés décident de partir
Luis Martinez, directeur de recherches au Centre de recherches internationales de Science Po à Paris
« L’objectif […] c’est l’émergence d’un califat appliquant, de manière rigoriste, la charia, la loi coranique. Et là-dessus, il n’y a pas de négociation possible », affirme-t-il. Selon lui, « il s’agit davantage pour eux de fragiliser, de saper l’assise du pouvoir, d’obtenir une sorte de pacte avec l’émergence d’un pouvoir djihado-compatible ».
L’épuisement comme méthode
« Il y a plusieurs buts », enchaîne Luis Martinez, directeur de recherches au Centre de recherches internationales de Science Po à Paris. Le premier, c’est de s’assurer que les populations locales ne leur soient pas hostiles. « Le plus important, c’est le modèle afghan, où, après vingt ans de présence quasiment inutile, les forces américaines et leurs alliés décident de partir », souligne-t-il.
Il ajoute que l’idée est que « les forces qui ne sont pas suffisamment légitimes, qu’il s’agisse de militaires ou de puissances étrangères, ne pourront pas tenir » et que ce combat sera long, voué à l’usure. Il a déjà épuisé les Français, l’Europe, et sans doute aussi les Russes. Il amènera donc la junte, non pas à abdiquer, mais à négocier.
L’enracinement par le bas
Selon Vincent Hugeux, le GSIM combine la menace directe avec une stratégie d’infiltration du quotidien, en se substituant partiellement à des services publics défaillants. En exploitant les carences de l’administration et en offrant une forme d’ordre ou d’aide matérielle, les djihadistes réduisent progressivement les résistances locales et s’installent durablement dans les campagnes.
Luis Martinez explique qu' »il s’est mis à créer une police, qui va restaurer une régulation de l’ordre social. Pour cela, il va chasser les forces de sécurité nationale de ces régions‑là. Il va bien évidemment s’assurer que les écoles publiques soient fermées pour être remplacées par des écoles de tendance coranique ». Selon lui, c’est ainsi que des politiques se mettent en place, avec une influence déterminante sur la vie quotidienne des populations.
L’idéal démocratique survit
L’échec de la junte est d’autant plus manifeste qu’elle s’était engagée, en renversant le gouvernement élu en 2020, à éliminer la menace djihadiste et à rétablir la sécurité. Des promesses qui avaient suscité de fortes attentes au sein de la population.
L’aspiration démocratique existe. Elle a été déçue, trompée, mais elle est toujours là
Vincent Hugeux, enseignant à Science Po Paris
Pour Vincent Hugeux, beaucoup de Maliens ont le sentiment d’avoir été floués et se retrouvent pris entre deux impasses: la violence des groupes djihadistes et un pouvoir militaire autoritaire. L’enseignant rejette le discours des putschistes selon lequel la démocratie serait inadaptée aux sociétés sahéliennes, une thèse qu’il qualifie d' »essentialiste ».
« L’aspiration démocratique existe. Elle a été déçue, trompée, mais elle est toujours là! Je suis, depuis plusieurs décennies, l’observateur navré d’un phénomène de régression démocratique qui touche la quasi-totalité du continent », regrette-t-il.
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Sujet radio: Malika Nedir
Adaptation web: Miroslav Mares