Plusieurs affaires ont rappelé dernièrement que la Suisse restait une cible de choix pour les réseaux criminels internationaux. Pour Dounia Rezzonico, responsable fédérale de la lutte contre la criminalité économique, ce sont principalement la stabilité et la sécurité du pays qui attirent les criminels.
Rien que depuis le début de l’année, un réseau international de trafic de cocaïne a été démantelé entre la Suisse, la France et l’Italie, un employé de Fedpol est soupçonné d’avoir transmis des informations à une organisation criminelle, tandis que s’est tenu au Tribunal pénal fédéral de Bellinzone le procès pour blanchiment et corruption de Gulnara Karimova, fille d’un ex-dictateur ouzbek accusée d’avoir été à la tête d’une organisation criminelle internationale.
Invitée lundi dans La Matinale de la RTS, la procureure fédérale Dounia Rezzonico, cheffe de la division criminalité économique du Ministère public de la Confédération (MPC) depuis 2019, souligne que l’affaire du réseau démantelé en février constitue « un cas typique » qui « montre vraiment la nécessité de collaborer entre différents pays ».
« Les criminels sont très mobiles et la collaboration entre les autorités pénales nous permet de contrer cette mobilité », explique-t-elle. Elle précise toutefois que la criminalité économique n’implique pas forcément de tels réseaux mafieux.
Une quiétude propice
Un constat s’impose néanmoins: la Suisse reste une plaque tournante très prisée des criminels internationaux. « Au niveau du blanchiment, c’est une longue histoire d’amour avec la Suisse », confirme la Tessinoise.
Selon elle, c’est principalement le cadre de vie helvétique qui attire ces capitaux étrangers illégaux. « La Suisse offre une stabilité au niveau des structures, des services, une sécurité au niveau des guerres, tout ce genre de choses… Cette facilité, cette tranquillité est prisée par les citoyens, mais aussi par les criminels qui désirent blanchir leur argent. »
>> Regarder l’interview de Dounia Rezzonico dans La Matinale :
L’invitée de La Matinale (vidéo) – Dounia Rezzonico, cheffe de la division Criminalité économique du MPC / L’invité-e de La Matinale / 14 min. / aujourd’hui à 07:32
La haute fonctionnaire se défend de tout laxisme en la matière: « On a des instruments pour combattre ce genre de criminalité. Il y a le MPC, mais aussi toute une palette d’acteurs au niveau cantonal et fédéral (…) qui agissent dans l’ombre. »
>> Lire sur le même sujet : Eva Wildi-Cortés: « Les organisations criminelles aiment la stabilité de la Suisse »
Un travail déprimant?
Au rang des faiblesses, elle concède que le fédéralisme complexifie parfois les choses. « On parle beaucoup de l’échange des informations entre les polices cantonales. Il semble être plus facile d’avoir des informations de l’étranger qu’à l’intérieur de la Suisse. Ça, c’est sûrement quelque chose qu’on doit améliorer », note-t-elle. « Après, la collaboration entre les ministères publics fonctionne bien et la collaboration internationale aussi. »
Néanmoins, s’attaquer à cette criminalité nécessite des efforts et des moyens financiers conséquents pour des enquêtes internationales qui ont peu de chances d’aboutir, et un résultat parfois décevant, ces vastes et puissants réseaux pouvant paraître comme autant d’hydres impossibles à décapiter.
Interrogée sur sa manière de garder la motivation, la procureure fédérale dit continuer de trouver son métier « fascinant », mais admet qu’il faut lui trouver « une motivation intrinsèque » face à ces difficultés.
La preuve à charge de l’accusation en Suisse
« Il y a aussi quelque chose de spécial en matière de blanchiment en Suisse, c’est que le doute va en faveur du prévenu », indique-t-elle.
« Dans les pays voisins, nous avons un renversement du fardeau de la preuve », explique-t-elle. Alors que dans la plupart des domaines, c’est à l’accusation d’apporter les preuves des faits, la logique est inversée dans les affaires de blanchiment: c’est à la personne accusée de prouver l’origine licite de ses biens.
« C’est quelque chose que nous n’avons pas, et c’est clair que ça serait dans ma liste de désirs » de faire changer cette pratique, déplore Dounia Rezzonico, tout en précisant que « c’est quelque chose de différent de la présomption d’innocence », qui s’applique toujours.
Elle relève enfin que son travail est « en constante évolution » et qu’elle peut s’appuyer sur « des collaborateurs engagés et motivés » pour répondre au mieux aux enjeux du moment. « Parfois, on est un petit peu en retard, donc quand on s’en rend compte, il faut tout de suite rattraper ce retard pour savoir répondre à l’actualité. »
Propos recueillis par Delphine Gendre/jop