Alain Chamfort évoque rarement son enfance sans revenir à
Eaubonne, dans le Val-d’Oise, où sa famille s’est installée au
début des années 1950. Invité en 2016 dans l’émission A voix
nue sur France Culture, le chanteur avait pris le temps de
raconter ce décor qui a marqué ses premières années. Derrière ses
souvenirs personnels se dessine aussi une histoire collective,
celle d’un lotissement particulier, construit par ses habitants
eux-mêmes dans l’après-guerre, et qui a façonné un véritable esprit
de voisinage.

La maison d’Alain Chamfort, symbole d’une époque

À l’époque, la famille quitte Clichy pour chercher un
cadre de vie plus sain. Alain Chamfort se souvient
: « Nous habitions Clichy puis mes parents ont déménagé à
Eaubonne car ils souhaitaient bénéficier d »un air un peu meilleur.
Ils ont
construit leur propre maison
dans une résidence qui s’appelait
à l’époque « Les castors ». Les gens dont ce n’était pas leur métier,
participaient à la construction de leur propre
maison. Le chantier a duré environ deux ans. » Le chanteur n’a
alors que quatre ans et demi, mais l’atmosphère du lieu reste très
présente dans sa mémoire.

Le lotissement des Castors d’Eaubonne s’inscrit dans un
mouvement d’auto-construction né en France dès
1921, avant de se développer fortement après la Seconde Guerre
mondiale, dans un
contexte de pénurie de logements
. Entre 1946 et 1952, ces
coopératives se multiplient, portées par des salariés prêts à
bâtir eux-mêmes leur futur foyer. À Eaubonne, le
projet prend forme grâce à la Société Française Radio-Electrique,
qui finance l’achat d’un terrain de cinq hectares afin que ses
employés puissent y construire leurs maisons, autour de l’actuelle
rue Joseph Bethenod.

Alain Chamfort : une maison née d’un chantier collectif

Concrètement, le fonctionnement repose sur un principe simple :
chacun participe aux travaux sur son temps libre.

Les futurs propriétaires
disposent d’un « carnet
d’heures » où est comptabilisé leur travail, ensuite déduit du
coût final de la maison. Les tâches sont réparties entre équipes
spécialisées, du terrassement à la charpente, tandis que quelques
professionnels encadrent le chantier. Une centrale
à béton est installée sur place pour fabriquer les matériaux
nécessaires, et certains participants dorment même sur le site,
parfois sur des bottes de paille, en attendant que leur maison soit
habitable.

Pour le jeune
Alain Chamfort
, ce cadre dépasse largement la simple
expérience d’un chantier. Il décrit une enfance rythmée
par la proximité et la liberté : « J’avais 4 ans ½ [en 1953].
La résidence était agréable, la campagne était toute
proche. Il y avait des jardins, des arbres, des pelouses.
Tout le voisinage était composé d’amis car tous travaillaient dans
la même société, la CSF (Compagnie Générale de Télégraphie sans
Fil), qui élaborait notamment des radars. » Le lotissement
compte alors 83 pavillons, et les enfants grandissent ensemble dans
des rues calmes, à l’écart du tumulte urbain.

La maison d’Alain Chamfort dans un
décor 100 % nature

L’image qu’il garde de cette époque est celle d’un espace
ouvert, presque rural, où la circulation reste rare et où les
terrains alentours sont encore des champs. «
Il y avait 83 pavillons et les enfants étaient du même âge,
jouaient dans les petites rues. Il n’y avait pas de circulation,
les champs se trouvaient à 200 ou 300 m… » Cette simplicité du
quotidien contraste avec l’évolution actuelle des
zones pavillonnaires d’Île-de-France
, aujourd’hui bien
plus denses et urbanisées.

Dans la suite de son entretien,
Alain Chamfort évoque aussi
une autre période liée à Eaubonne :
mai 1968. À 19 ans, les grèves paralysent les
transports et l’empêchent de rejoindre Paris depuis sa
ville de banlieue. Il trouve alors refuge chez un ami, un certain
Dick Rivers, épisode qui illustre déjà son passage progressif vers
le monde artistique. Derrière le parcours du chanteur, ces
souvenirs rappellent surtout combien ce lotissement des Castors a
représenté bien plus qu’un simple ensemble de maisons : un
lieu de vie collectif, construit par des familles
animées par la même volonté d’accéder à un logement et de bâtir un
environnement partagé.