Huit ans après ‘La vraie vie’ qui l’a révélée, la romancière belge Adeline Dieudonné poursuit son exploration des violences domestiques dans un quatrième roman en forme de crescendo macabre, retraçant la manière dont l’emprise d’un mari pervers conduit au pire.

Dans ‘Retour vers le futur’, Marty McFly explore le passé à bord d’une DeLorean pimpée au plutonium. La littérature, elle, se satisfait d’un carburant plus léger: l’analepse, figure de style qui précipite le récit aux origines du présent. En 2016, Leïla Slimani remportait le prix Goncourt avec ‘Chanson douce’, vaste analepse déclenchée par cette phrase terrible: « le bébé est mort ». Deux ans plus tard, une primo-romancière belge s’imposait avec ‘La vraie vie’, récit saisissant d’une enfance meurtrie s’ouvrant sur la mort traumatisante d’un marchand de glaces.

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Huit ans et trois romans plus tard, Adeline Dieudonné n’en a pas fini avec les séductions du flashback. En ouverture de ‘Dans la jungle’, la romancière nous convie dans le cadre feutré d’une étude de notaire. Deux familles, un même objet: liquider la succession d’un couple dont le mari s’est donné la mort après avoir abattu sa femme et ses deux jeunes enfants.

Le récit, alors, remonte le temps pour nous conter la naissance de ce couple et l’apparition, très progressive, d’une emprise dévastatrice. Issus tous deux de la bonne bourgeoisie du Brabant wallon, Arnaud et Aurélie se rencontrent dans une Bike Night, course de VTT nocturne où la sueur et l’alcool coulent à flots. Le coup de foudre est immédiat, la romance prend corps. Mais après quelques mois, Arnaud choisit de partir en Chine pendant un an, ne promettant rien quant à l’avenir de leur relation. A son retour, comprenant qu’Aurélie a couché avec d’autres hommes, il lui fait une scène de jalousie terrible, prélude aux violences à venir.

La discussion s’était embourbée, il était 23 heures passées, elle avait pesé chaque mot, consciente que tout allait être consigné dans la tête d’Arnaud et pourrait un jour se retourner contre elle.

Extrait du livre ‘Dans la jungle ‘d’Adeline Dieudonné Une fresque sociale dans l’intimité du foyer

Le dispositif est imparable: connaissant l’issue fatale de cette relation, la lectrice ou le lecteur guette chaque indice, chaque « red flag » soigneusement disposé sur le chemin de ce crime. Et les signes se multiplient dans ce portrait social aux dialogues ciselés. D’une ironie mordante, conçu comme l’étude d’un écosystème bourgeois que l’autrice connaît de l’intérieur, ‘Dans la jungle’ ausculte les symptômes d’un mal ordinaire: celui de la domination masculine, encouragée par tout un environnement socioculturel et amplifiée par les outils numériques, ressorts d’un contrôle totalitaire entre les mains du mari.

La question est complètement politique. Ce n’est pas un problème individuel: une femme ne peut pas s’en sortir seule, il faut qu’il y ait tout un système autour d’elle qui la protège. Et pour l’instant, ça n’est pas le cas.

Adeline Dieudonné dans le podcast QWERTZ

Fresque sociale et thriller psychologique, ‘Dans la jungle’ s’infiltre là où les caméras et les micros ne peuvent aller: dans l’intimité, dans les dialogues et les pensées d’une famille banale, saisis dans toute leur complexité. Car passé le seuil du foyer, la fiction seule a le pouvoir de dessiller les yeux sur cette mécanique du drame que les victimes, forcément, ne sont plus en mesure d’expliquer.

Nicolas Julliard/ld

Adeline Dieudonné, ‘Dans la jungle’, ed. L’Iconoclaste, avril 2026.

Adeline Dieudonné est l’invitée du festival du LÀC à Collonge-Bellerive, les 6 et 7 juin 2026.

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