Présenté à Cannes Première, le long-métrage de Géraldine Nakache délaisse la comédie solaire pour disséquer l’horreur feutrée d’une emprise narcissique. Entre Dubaï et Paris, Niels Schneider et Monia Chokri incarnent avec une justesse glaçante ce lent naufrage. Un film en apnée, d’une cruelle vérité.

Introduction

On connaissait Géraldine Nakache lumineuse, explorant avec une tendre légèreté les liens sororaux de Tout ce qui brille ou de J’irai où tu iras. Avec Si tu penses bien, présenté au Festival de Cannes 2026, le changement est radical. En tant que réalisatrice et coscénariste, elle s’attaque à un sujet aussi complexe que destructeur : la mécanique de l’emprise psychologique. Tout commence par l’éclat aveuglant de Dubaï. C’est là que Gil rencontre Jacques.

Le coup de foudre est immédiat, total, presque trop beau. Un flash-back nous ramène six ans en arrière, au cœur de cette passion fulgurante où l’on décide de garder un enfant et de se marier dans l’intimité, loin des siens. Mais déjà, derrière les sourires de Jacques, les premiers signaux d’alarme – ces fameux « red flags » – clignotent pour qui sait les voir. Jacques réécrit leur histoire, l’héroïse à son profit : « Je l’ai sauvée », lance-t-il à leur rabbin, après un simple malaise de Gil. L’héroïsme, premier pas vers la domination.

Sous le sceau du sacré

Le film s’ouvre sur une séquence d’une puissance symbolique rare. Gil retire tout. Son vernis à ongles, ses boucles d’oreilles, ses bagues, ses colliers. Elle doit être nue, dépouillée de ses artifices, pour être « pure » et plongée dans le bassin du Mikvé. Ce rite de purification juif devient ici, sous le regard de Jacques, moins un acte de foi qu’un outil de contrôle.

Monia Chokri et Niels Schneider dans Si tu penses bien.©Tanguy Pels/Pan Cinéma/Artémis Productions/Shelter Prod/Liaison Cinématographique

Car, si le couple évolue dans une pratique religieuse assumée, si le quotidien des Juifs en France et le bruit de fond de l’antisémitisme teintent le récit, Jacques utilise la religion comme un carcan. Bien qu’elle partage sa foi, il impose ses rites, sa vision. Le mantra qu’il lui assène – « Si elle pense bien, il ne lui arrivera que du bien » – résonne moins comme une promesse que comme une menace à peine voilée.

Petit traité de démolition

Aujourd’hui, Gil veut reprendre sa vie en main. Son ancien chef opérateur lui propose un projet, une étincelle de travail après qu’elle s’est arrêtée pour tenter d’avoir un deuxième enfant. Jacques s’y oppose, sournoisement. C’est là que le film devient proprement insoutenable. La manipulation ne hurle pas, elle chuchote. Elle se loge dans les regards fuyants, les silences pesants et une pluie de messages passifs-agressifs dès que Gil ne répond pas.

Monia Chokri et Niels Schneider dans Si tu penses bien.©Tanguy Pels/Pan Cinéma/Artémis Productions/Shelter Prod/Liaison Cinématographique

Niels Schneider compose un bourreau magnifique de subtilité, retournant systématiquement les situations pour faire de la victime la coupable. Et rappelle à nos mémoires sa partition dans Un amour impossible (2018) de Catherine Corsini.

Il utilise tout : la jalousie, le passé de Gil, et même leur fille, bouclier ultime pour lui reprocher son absence. Sous emprise, Gil perd sa lumière. Monia Chokri, bouleversante, incarne ce délitement psychologique où l’on finit par croire à sa propre folie.

Le vertige de l’impuissance

La réalisation de Géraldine Nakache, soignée et organique, refuse le spectaculaire pour privilégier l’immersion. Ses très gros plans confèrent au film une dimension sensorielle saisissante, nous collant à la peau de Gil. On étouffe avec elle pendant 94 minutes de tension pure. Les dialogues, d’un réalisme frappant, peuvent évoquer la perversion narcissique, soulignant ce que le sociologue Marc Joly définit dans Philosophie magazine comme « un mécanisme interactif qui place une personne sous la dépendance d’une autre, d’une manière particulière, via des attaques sournoises répétées contre son propre narcissisme ».

Mais on peut également y voir la réalité brute de l’emprise. Comme le résume la psychiatre Marie-France Hirigoyen (Femmes sous emprise : le ressort de la violence dans le couple, Éditions Robert Laffont), ce processus n’est pas une simple défaillance relationnelle, mais une véritable dépossession : « L’emprise consiste à paralyser la pensée de l’autre pour mieux le dominer. C’est un processus de dépossession de soi. » Une sorte de mise à mort psychique, qui s’inscrit dans le continuum des violences sexistes et sexuelles.

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On ressort de la salle avec une colère sourde et une impuissance chevillée au corps. Car Gil n’est pas qu’une silhouette de cinéma ; elle est notre sœur, notre amie, notre mère. En filmant la difficulté de partir malgré l’évidence du poison, Géraldine Nakache signe une œuvre nécessaire et d’une justesse cruelle, portée par un casting impeccable – mention spéciale à Clémentine Célarié et Mina Kavani, qui incarnent avec force la détresse des proches face au mur de l’emprise. Un film dont on sort en reprenant, enfin, sa respiration, mais qui nous reste encore longtemps en tête.