Star magnétique, ancrée à Hollywood comme dans le cinéma d’auteur français, l’ambassadrice Louis Vuitton présente deux films à Cannes. La philosophe Marie Robert l’a rencontrée pour nous.

Quelle curieuse ambition que d’écrire le portrait de quelqu’un. Quelle prétention il faut avoir pour oser affirmer que nos mots vont pouvoir décrire, représenter, souligner, et peut-être donner à voir l’épaisseur, les nuances et la complexité d’un individu. Quelle absurdité lorsque cette démarche concerne quelqu’un qui compte vingt-et-un ans de carrière au cinéma, plus de cinquante rôles à son actif et de nombreux films à venir. Comment figer dans un papier ce qui ne cesse d’apparaître, de disparaître, de se mouvoir autrement ? Qu’est-ce qui n’a pas déjà été dit, travesti, répété, loué, glorifié ? Faut-il prendre le risque du langage ? Affronter la crainte du mot de trop, de la métaphore grossière, du cliché un peu facile, du commentaire pompeux ?

Léa Seydoux porte une tenue Louis Vuitton et des bijoux Louis Vuitton Joaillerie.
Guy Lowndes

L’énigme et le silence ne sont-ils pas les meilleurs alliés pour honorer le talent d’une filmographie qui se suffit largement à elle-même ? Tout cela est-il bien raisonnable ? C’est avec ces questions insolubles que j’attends Léa Seydoux dans le salon feutré d’un hôtel parisien. Le temps est suspendu, mes pensées divaguent, ma crainte rôde, le cuir du canapé impose son confort, et le décor, lui aussi, attend. Et puis soudain, la voilà.

Je veux que le moteur se mette en marche, que l’action soit reine, que la lumière dissipe la férocité de nos mélancolies.

Marie Robert, philosophe


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Léa n’est pas une apparition, le genre de star qui efface ce qu’il y a autour d’elle, de ces personnalités dont on peine à croire qu’elles sont réelles. Au contraire, Léa ramène de la matière, du tangible, du concret dans ce qui semblait vague, elle est là comme peu de gens savent être là. Elle précise les contours des choses, elle donne de la densité à l’air comme aux chouquettes et aux tasses posées sur la table. Elle est là, profondément là, ses yeux font face aux miens, elle est là parce qu’il faut être là non par obligation, non par discipline, non parce qu’il faut être sage et accepter le jeu de l’interview, elle est là parce que la vie exige qu’on la vive, parce que la présence est la seule réponse honnête que l’on peut donner au néant.

C’est à cet instant que je saisis que je ne veux pas faire le portrait de Léa, je ne veux pas raconter ses vêtements, la puissance de son regard, son humour, sa sympathie, son intelligence, son honnêteté radicale. Je ne veux pas lui poser de questions toutes faites, je ne veux pas parler de sa carrière comme on ferait le tour du propriétaire. Je veux répondre à sa présence par la mienne. Je veux tirer le fil de son urgence. Être là, ensemble, pour ne pas laisser la peur, l’angoisse, la fin, l’absence, dicter la scène. Je veux que le moteur se mette en marche, que l’action soit reine, que la lumière dissipe la férocité de nos mélancolies.

Léa Seydoux en combinaison-cape brodée de franges et escarpins Louis Vuitton. Bague Spell, collection Mythica, Louis Vuitton Haute Joaillerie.
Guy Lowndes

L’instinct de cinéma

Léa est de ceux qui savent qu’Éros flirte avec Thanatos, qu’il faut connaître la pulsion de mort pour honorer la pulsion de vie. Et c’est peut-être pour cela, sans caricature, qu’elle fait du cinéma. Pas pour la gloire, la reconnaissance, les tapis rouges, les marches de Cannes, montées de si nombreuses fois, mais bien pour la possibilité vertigineuse d’habiter un espace où l’intensité de sa présence prend tout son sens. Être attendue sur le plateau et habiter la scène totalement, dans chaque réplique, dans chaque geste, dans chaque retour caméra. Incarner au sens strict, au sens premier du terme, in carne, donner chair à un être de fiction. Le cinéma est peut-être la seule discipline humaine qui exige que l’on mette en jeu sa propre chair pour raconter une histoire qui n’est pas la sienne et qui, pourtant, au moment où on tourne, le devient et dont la justesse se précise en étant bien plus qu’en jouant.

La philosophe Anne Dufourmantelle expliquait que le risque véritable était celui qui vous exposait sans filet, celui qui vous demandait de lâcher ce que vous croyiez être pour découvrir ce que vous êtes. Elle écrivait que sans ce risque-là, sans ce consentement à l’exposition, à la fragilité, à l’exploration, il n’y avait pas de vie digne de ce nom, et que la sécurité absolue n’était pas une protection mais une forme d’exil. Léa le sait. Elle ne fait pas du risque un concept vaniteux, elle ne le théorise pas, elle en fait une manière d’être au monde.

Léa Seydoux en pull à volants et minijupe en cuir Louis Vuitton. Boucles d’oreilles Le Damier Louis Vuitton Joaillerie. Coiffure Marion Anée. Maquillage Sandrine Cano Bock. Manucure Anatole Rainey.
Guy Lowndes

Elle l’embrasse, rôle après rôle, dans une fidélité têtue à quelque chose qui ressemble à une éthique : ne jamais choisir ce que l’on comprend trop vite. S’avancer vers ce qui résiste, vers ce qui opacifie, s’ancrer même si ça tangue. Penser aux Crimes du futur, de David Cronenberg, à ce corps offert à la dissection, au scalpel, à l’étrange, sans distance ni ironie. Ou à La Vie d’Adèle  (qui lui valut une Palme d’or, avec Adèle Exarchopoulos et le réalisateur Abdellatif Kechiche, en 2013), dont on sait que le tournage a été éprouvant, et où elle incarne, dans toute sa complexité, une étudiante des Beaux-Arts, cheveux bleus et tempérament d’acier, vivant une passion intense avec une lycéenne. Ce sont des choix qui ne se font pas dans le calcul, mais dans quelque chose de plus viscéral, une forme d’instinct philosophique, où l’incarnation est une ode absolue à la pulsion de vie.


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L’exigence du jeu

Quelle résistance cela suppose dans un monde qui récompense la maîtrise, la vitesse, la lisibilité immédiate. Quelle force tranquille il faut pour rester dans cette zone intermédiaire. La plupart des êtres, face à l’opacité, cherchent à en sortir au plus vite pour retrouver l’assurance du familier. Léa, elle, semble vouloir y demeurer. Faire du « non-comprendre » un territoire habitable. Un lieu de travail. Il y a quelque chose de profondément exigeant dans cette façon d’être au monde et au plateau. Le génie n’est pas une grâce tombée du ciel. C’est, encore une fois, une présence obstinée à ce que l’on fait. Une façon de refuser que l’habitude anesthésie le geste. Comment incarner un personnage après des dizaines de prises en gardant intacte la vérité du premier regard ?

Comment rejouer une scène sans que l’émotion ne devienne mécanique, sans que la précision technique ne vide le geste de ce qui le rend juste ? C’est précisément là que le risque cesse d’être une posture pour devenir une pratique, dans la répétition qui n’abdique pas, dans l’exposition qui se renouvelle. J’ignore comment on y parvient, mais je sais qu’elle, elle y répond, que quelque chose en elle refuse que la répétition devienne indifférence.

Léa Seydoux en veste double boutonnage, blouse à col pointu, combinaison-pantalon en maille et escarpins Louis Vuitton. Bagues Le Damier Louis Vuitton Joaillerie.
Guy Lowndes

Chez Wes Anderson

Dans The Grand Budapest Hotel, de Wes Anderson, elle a un rôle en apparence secondaire qu’elle charge d’une vie intérieure que le scénario n’anticipait sans doute pas. Ce sont des détails qui ne sont pas des détails. Ce sont des preuves. Il s’agit de mettre de la conscience dans ce flot rugissant de l’existence. Pas seulement jouir de l’instant, mais le traverser en étant pleinement là. Dans chaque fragment. Dans chaque minute de tournage. Dans chaque avant-première. Dans chaque interview. Comment ne pas se laisser happer ? Comment ne pas être dépossédée de ce que l’on fait ? Léa ne le sait pas mieux que nous, mais elle semble avoir décidé que la question valait la peine d’être posée encore et encore. Et c’est déjà, en soi, une réponse.

À Cannes, elle monte les marches pour deux films en compétition, ce qui dit déjà tout de la démesure tranquille de son engagement.

Marie Robert, philosophe

On pourrait continuer longtemps. Égrener les titres comme autant de preuves. France, de Bruno Dumont, où elle incarne une star des médias qui, après un accident banal, se retrouve confrontée au vertige de sa propre existence – ce portrait acide et tendre d’une femme célèbre qui ne sait plus très bien qui elle est quand les caméras s’éteignent et qui résonne étrangement avec tout ce que Léa semble refuser d’être. La Bête, de Bertrand Bonello, où elle traverse le temps et les corps avec cette façon qu’elle a de n’appartenir à aucune époque, de n’être domestiquée par aucun genre.

Deux films à Cannes

Mais peut-être que le plus éloquent de ses choix est encore à venir. À Cannes, elle monte les marches pour deux films en compétition, ce qui dit déjà tout de la démesure tranquille de son engagement. Dans Gentle Monster, de Marie Kreutzer, elle est une pianiste de renom qui sacrifie sa carrière pour suivre son mari à la campagne et qui y découvre une vérité qui fracture tout. C’est à nouveau ce territoire qu’elle connaît si bien : celui où la vie d’une femme ne tient qu’à un fil, celui de l’existence choisie contre l’existence subie, celui du sacrifice et de l’éveil, de la douceur et du monstre qui cohabitent sans vraiment se réconcilier. Et puis il y a L’Inconnue, d’Arthur Harari, le film dont Thierry Frémaux a dit qu’il fut parmi les plus débattus du comité de sélection, celui qui promet de diviser, celui autour duquel il a convoqué le souvenir de L’Avventura et de la bataille d’Hernani.


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Léa y incarne une femme dans le corps de laquelle se réveille un homme après une nuit ensemble. L’inconnue. Pas de quoi, pas de qui, mais l’inconnue, en toute radicalité philosophique : l’autre en soi, le moi comme territoire étranger, le corps comme frontière poreuse entre le soi et l’autre. Il faudrait Merleau-Ponty pour penser ce film, ou Levinas et son « visage de l’autre », ou simplement s’asseoir dans le noir d’une salle et laisser Léa faire ce qu’elle sait faire mieux que quiconque : nous mener là où nous n’aurions pas eu le courage d’aller seuls. Et au fond, c’est de cela dont il s’agit. Léa nous accompagne. Avec elle, nous nous sentons capables de marcher le long d’une crête. Un pas, puis un autre, puis encore un autre. Tout devient plus net. On entend sa propre respiration. On ne désire qu’une chose : continuer, suivre en dansant cette ligne dont on ne sait pas où elle va, parce que sur cette ligne, on se sent, enfin, vivant.

Le goût du risque

Voilà ce que fait Léa. Voilà ce qu’elle nous donne à voir : quelqu’un qui n’a pas choisi le confort du plateau balisé, ni la certitude du chemin déjà parcouru ; quelqu’un qui avance avec la conscience aiguë que tomber est possible et qui avance quand même. Précisément parce que tomber est possible. Parce que le risque, comme le savait Anne Dufourmantelle, n’est pas l’ennemi de la vie mais sa condition. Parce que Éros a besoin de Thanatos pour savoir ce qu’il désire. Parce qu’on ne sait ce que l’on tient à garder qu’en acceptant de pouvoir le perdre. J’ai demandé, au commencement, s’il fallait prendre le risque du langage. Si l’énigme et le silence n’étaient pas les meilleurs alliés pour honorer ce talent qui se suffit à lui-même. Je crois avoir ma réponse. Le risque du langage, c’est exactement le risque que Léa prend à chaque rôle. Nommer l’indicible. S’avancer vers ce que l’on ne comprend pas encore. Mettre de la conscience dans le flot rugissant. Et recommencer. Quatre films à venir. Quel curieux et magnifique entêtement que d’être vivant.