Simon Beuret signe ‘Flèche’, une œuvre singulière et percutante. Deux ans après ‘Eye Contact’, le bédéaste installé à Bienne revient avec un récit qui mêle humour, poésie et une critique subtile de notre société.

Au cœur de la nouvelle bande dessinée de Simon Beuret, Flèche est un concierge d’école suisse-allemand un peu bizarre, à part, un peu marginal. Sa particularité? Il sabote délibérément les outils de son métier pour mieux les réparer, s’assurant ainsi son emploi. « Flèche, c’est une espèce de concierge aux mains saboteuses, comme un pompier pyromane, qui va abîmer des choses qu’il va ensuite être le seul à pouvoir réparer », précise le bédéaste dans l’émission Vertigo du 6 mai. Ce personnage, inspiré physiquement par un ami de l’auteur – un homme grand, moustachu et baraqué du Jura -, va progressivement intensifier ses actions, s’attaquant même aux bâtiments en construction.

La couverture de la BD, qui représente Flèche abattant des gabarits de construction, est une référence directe au ‘Bûcheron’ de Hodler, une image emblématique de l’imagerie nationale suisse. Simon Beuret explique que cette réutilisation est « aussi un peu un sabotage de ma part », soulignant le ton subversif de son œuvre.

La peinture de Hodler 'Le Bûcheron' qui a inspiré le bédéaste Simon Beuret pour son ouvrage 'Flèche'. [KEYSTONE - VALENTIN FLAURAUD] La peinture de Hodler ‘Le bûcheron’ qui a inspiré le bédéaste Simon Beuret pour son ouvrage ‘Flèche’. [KEYSTONE – VALENTIN FLAURAUD] Un trait brut et des perspectives distordues

Le style graphique de ‘Flèche’ se distingue par un noir et blanc plutôt brut de décoffrage, loin du trait plus subtil de sa précédente BD, ‘Eye Contact’. « Je voulais quelque chose qui soit un peu râpeux. Et d’ailleurs, c’est pour ça que j’ai utilisé la plume, un outil que je n’avais encore jamais vraiment expérimenté. Et en fait, cette plume, elle est très compliquée à maîtriser. Je crois qu’en 144 pages, je n’ai toujours pas réussi pleinement. Mais l’idée, c’est que cela amène plein d’accidents qui sont très excitants pour la personne qui les dessine », confie Simon Beuret.

J’ai travaillé directement sur des planches, fait très peu d’esquisses ou de travail préparatoire, ce qui marche complètement avec l’idée d’un dessin un peu plus brut, d’un dessin qui me surprend.

Simon Beuret, à propos de sa BD ‘Flèche’

Les questions de perspective sont également un élément-clé du dessin de Simon Beuret dans cette BD. Le bédéaste modifie la perspective de manière à créer des images saisissantes où les personnages sont parfois déformés, rappelant l’esthétique des bandes dessinées psychédéliques des années 1960 et 1970.

>> A écouter, l’interview de Simon Beuret dans l’émission Vertigo à propos de sa BD ‘Flèche’ : L’invité : Simon Beuret pour sa BD « Flèche » / Vertigo / 21 min. / le 6 mai 2026 Une réflexion sur le changement

Flèche vit aux côtés de sa vieille mère à la santé déclinante et de Cécile, une jeune fille avec qui il lie une amitié intergénérationnelle très forte. Autour d’eux, des promoteurs immobiliers cherchent à s’approprier les friches, un élément-clé de l’intrigue qui résonne avec les préoccupations et l’environnement de l’auteur, qui a son atelier dans l’ancien stade de Bienne, un lieu devenu un laboratoire socio-culturel dédié à la créativité.

L’idéal de « friche » est central dans l’œuvre, représentant des espaces de liberté et de mélange, tant au niveau des lieux physiques que de la langue, où le suisse-allemand et le français se côtoient. Flèche, avec sa « Mutti » et la jeune Cécile, habite une friche en danger, symbolisant la lutte contre la modernisation à outrance. Pour autant, ‘Flèche’ n’est pas une BD militante. « En tant qu’artiste, je pense que je suis plutôt un observateur. Je dessine en tant que citoyen. Et puis l’idée de ce bouquin était d’observer des choses qui m’entourent. Là, c’était une ville qui change. Mon propos est certes politique, mais il n’est pas militant ».

Une planche de la BD 'Flèche' de Simon Beuret. [Editions Atrabile] Une planche de la BD ‘Flèche’ de Simon Beuret. [Editions Atrabile] Une quête personnelle et intime

Au-delà de la critique sociale, ‘Flèche’ explore également une quête plus intime: celle de vouloir ralentir le temps. Face à la santé déclinante de sa mère et aux changements qui l’entourent, Flèche se met en tête de « saboter le temps qui passe ». Cette quête personnelle donne une profondeur émotionnelle au récit. « C’est beau, c’est complètement naïf », souligne Simon Beuret qui a travaillé deux ans et demi sur cette BD.

Propos recueillis par Pierre Philippe Cadert

Adaptation web: ld

Simon Beuret, ‘Flèche’, éditions Atrabile, mai 2026.