Plus de 10% des adultes souffrent d’anxiété à la vue de petits trous regroupés ou de motifs géométriques répétitifs, comme les ruches, les éponges ou les gousses de lotus. Dans les cas graves, certains spécialistes estiment qu’il s’agit de « trypophobie ». Face aux caméras de RSI, deux femmes témoignent de ce trouble réel mais méconnu.

La peur des trous, des points qui se répètent et des motifs réguliers a un nom: la trypophobie. Ce trouble est encore assez méconnu. Il peut provoquer des réactions physiques intenses telles qu’une accélération du rythme cardiaque, de la chaire de poule, des sueurs, des démangeaisons, de la nausée et un profond dégoût.

Le réceptacle floral d'un lotus. La structure en grappes de petits trous de cette gousse est fréquemment citée comme un déclencheur de la trypophobie, une peur ou un dégoût irrationnel des motifs géométriques rapprochés. [KEYSTONE - FAROOQ KHAN] Le réceptacle floral d’un lotus. La structure en grappes de petits trous de cette gousse est fréquemment citée comme un déclencheur de la trypophobie, une peur ou un dégoût irrationnel des motifs géométriques rapprochés. [KEYSTONE – FAROOQ KHAN]

Le terme, né en 2005 sur un forum en ligne et cité pour la première fois dans la littérature scientifique en 2013, dérive de la combinaison des mots grecstrypa(trou) et phobos (peur ou répulsion).

Pas (vraiment) répertorié?

Ce trouble n’est cependant actuellement pas répertorié dans les manuels cliniques couramment utilisés (notamment le DSM-5, ou Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, et le CIM-11, ou Classification Internationale des Maladies).

Les trous et les motifs répétitifs peuvent provoquer chez certaines personnes une réaction de dégoût et de peur. [KEYSTONE - JEAN-CHRISTOPHE BOTT] Les trous et les motifs répétitifs peuvent provoquer chez certaines personnes une réaction de dégoût et de peur. [KEYSTONE – JEAN-CHRISTOPHE BOTT]

Le docteur Geoff G. Cole, du Département de psychologie de l’Université de l’Essex, rattaché au Centre for Brain Science, est l’un des premiers à avoir étudié le phénomène. Dans un article, il oppose à cet argument d’absence de répertoriage que « le DSM-5 ne contient aucune liste de phobies; il ne propose que des critères de classification. À l’aide de ces critères, ainsi que de témoignages personnels, la trypophobie est clairement une phobie » (lire encadré 2).

Environ 10% des adultes touchés

D’après une étude de 2024 réalisée par Geoff G. Cole, Abbie C. Millett et Marie Juanchich, environ 10% des adultes ressentent une forme d’anxiété à la vue de petits trous regroupés. Parmi ces personnes, Veronica et Elisa, deux femmes qui vivent depuis quelque temps avec cette affection apparue soudainement, ont été interviewées par RSI.

Veronica a découvert qu’elle en souffrait à 45 ans, lors d’un dîner au restaurant. « La vue des morilles dans mon assiette m’a procuré une sensation étrange à laquelle je n’ai pas tout de suite prêté attention », raconte-t-elle. « En cuisinant, j’ai ensuite découvert d’autres aliments qui avaient le même effet sur moi, comme le chou et les graines de chia. Je n’arrivais pas à comprendre ce que c’était. »

Veronica témoigne avoir été pour la première apeurée en regardant des morilles. [Bridgeman Images via AFP] Veronica témoigne avoir été pour la première apeurée en regardant des morilles. [Bridgeman Images via AFP]

Elisa a elle aussi fait cette découverte par hasard, lors d’un dîner chez une amie. « Il y avait une lampe percée de trous qui me mettait mal à l’aise, m’angoissait, me donnait des palpitations et me dégoûtait profondément », a-t-elle expliqué. « Je suis allée dîner chez cette amie à plusieurs reprises, et à un moment donné, j’ai demandé qu’on retire cette lampe de la pièce parce que je ne pouvais pas la supporter, je ne me sentais tout simplement pas bien. »

Une extension d’une peur biologique des créatures venimeuses?

Certaines recherches suggèrent que cette peur pourrait se développer comme une extension d’une peur biologique des créatures venimeuses ou dangereuses présentes dans la nature. 

Un cobra royal et ses motifs répétitifs. [reptiletalk.net] Un cobra royal et ses motifs répétitifs. [reptiletalk.net]

Une analyse a révélé que le cobra royal, le scorpion jaune et la pieuvre à anneaux bleus partagent certaines propriétés visuelles communes aux images qui déclenchent la trypophobie. La peur ainsi engendrée pourrait donc résulter d’une association subconsciente entre des objets inoffensifs et des animaux dangereux ou même des maladies.

Et les réseaux sociaux?

Geoff G. Cole, Abbie C. Millett et Marie Juanchich ont étudié à quel point ce phénomène est aussi lié à une forme d’apprentissage social – plus précisément à sa forte présence sur les réseaux sociaux.

Leurs données montrent une prévalence de la sensibilité aux stimuli trypophobes chez les personnes qui connaissent l’existence de ce trouble – existence qu’ils apprennent généralement via les réseaux sociaux. Mais cette prévalence n’explique de loin pas tous les comportements trypophobes. « Globalement, les données suggèrent que l’apprentissage social et l’apprentissage non social contribuent les deux à la trypophobie », écrivent les scientifiques.

Une meilleure compréhension des mécanismes sous-jacents à ces réactions pourrait permettre non seulement d’élucider l’origine du phénomène, mais aussi de développer des stratégies thérapeutiques plus efficaces pour les personnes particulièrement touchées.

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Article original: Matteo Martelli (RSI)

Adaptation française: Julien Furrer (RTS)