L’Histoire au présent
Il y a cinq ans, Emmanuel Marre avait marqué les esprits sur la Croisette, du côté de la Semaine de la critique, avec le formidable Rien à foutre, coréalisé avec Julie Lecoustre (ici au casting et à la dramaturgie). Adèle Exarchopoulos y était fabuleuse en hôtesse de l’air d’une compagnie low cost à la dérive. Produit avec peu de moyens, le film s’imposait par des choix de mise en scène radicaux, plongeant les acteurs au cœur de situations plus ou moins réelles, plus ou moins improvisées.
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Comment transposer ce cinéma de l’instant au sein d’une reconstitution historique ? Le grand Mike Leigh s’y était cassé les dents en 2018 avec Petterloo. Emmanuel Marre y parvient de façon brillante, sans avoir besoin d’une grande reconstitution historique pour évoquer la période. Quelques décors, costumes et accessoires suffisent au cinéaste, qui se concentre sur la vérité de ses personnages, pris dans les remous de l’Histoire.
“C’était une montagne infranchissable à la base. Quand on filme la vie, elle est là. Ici il a fallu recréer des conditions documentaires. On a essayé de faire un film artisanal — on n’était que sept sur le plateau —, de trouver des lieux qui avaient gardé une trace de l’Histoire. On n’a pas cherché à faire un film de professeur d’Histoire où tout est parfait. On a privilégié le vivant sur l’exactitude, en gardant cette idée d’improvisation. On avait donné à chaque figurant une petite valise pour lui donner de la matière sur son personnage”, expliquait le cinéaste en avril dernier, lors de l’annonce de la sélection de Notre salut à Cannes.

Sandrine Blancke et Swann Arlaud, épatants dans « Notre salut » d’Emmanuel Marre. ©CINÉARTUn rouage de la Collaboration
Début avril, Xavier Giannoli livrait, avec Les Rayons et les ombres, le portrait du collabo Jean Luchaire dans une grande fresque cherchant à creuser la psychologie du personnage, campé par Jean Dujardin. C’est tout l’inverse de la proposition d’Emmanuel Marre.
S’inspirant de la correspondance durant la guerre entre ses aïeux Henri et Paulette Marre (Sandrine Blancke, de retour à Cannes 36 ans après y avoir été découverte, toute jeune, dans Toto le héros de Jaco Van Dormael), le cinéaste adopte une approche matérialiste, filmant un homme au travail, au sein du Commissariat à la lutte contre le chômage d’Henri Maux, dont il sera le responsable à Limoges.
Creusant, grâce à un formidable Swann Arlaud, l’intimité d’un patriote sincère s’abîmant dans la fange vichyste, Emmanuel Marre s’intéresse à un rouage mineur de la Collaboration pour mieux souligner la responsabilité morale individuelle à l’œuvre au sein d’un système plus large. Avec une ambition : restituer au présent cette période sombre de l’Histoire de France, grâce à une mise en scène épatante, sur le vif, ou à l’utilisation de tubes contemporains — comme Life is Life des Autrichiens Opus sur un montage d’archives de Pétain dans une scène époustouflante. Ou encore en soulignant l’écho des idées de Marre, pionnier du management moderne, sur le fonctionnement de notre société actuelle. Mais aussi combien les discours de l’extrême droite actuelle n’ont pas tant changé en 80 ans…
Très applaudi, Notre salut a marqué les esprits à Cannes et figurera très certainement au palmarès du jury de Park Chan-wook ce samedi soir.

« Notre salut » d’Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, a été dévoilé ce mercredi 20 mai 2026 en Compétition du 79e Festival de Cannes. ©CINÉART