Les villes suisses veulent devenir plus « intelligentes » et efficaces. Pour atteindre ces objectifs, elles dépendent de manière croissante de nos données personnelles, de technologies d’intelligence artificielle (IA) souvent mal encadrées et d’entreprises privées de la Big Tech.
Parcage à la seconde, services publics à portée de clic, optimisation du trafic en temps réel: les villes suisses investissent massivement dans les technologies numériques. Zurich, par exemple, est souvent vue comme un modèle d’innovation urbaine et comme une des villes intelligentes les plus avancées de la planète.
Or, les technologies intelligentes reposent sur la collecte et l’analyse de vastes volumes de données. Y compris des informations personnelles des citoyens et citoyennes, souvent manipulées de manière assez opaque.
Un visiteur passe devant une illustration graphique lors du Smart City Summit & Expo à Taipei, à Taïwan, le 17 mars 2026. [KEYSTONE – RITCHIE B. TONGO]
Une grande majorité de ces systèmes utilisent des solutions développées par des acteurs privés, des géants technologiques mondiaux notamment, en particulier pour l’infrastructure cloud.
« La dépendance à l’égard des géants de la Big Tech est une réalité à Zurich comme ailleurs. Nous sommes conscients du phénomène et cherchons activement à le minorer », assure David Weber, directeur de Smart City Zurich.
Les villes, ces usines à données
L’économie suisse repose de manière croissante sur les données. En 2024, 73 millions d’appareils numériques tournaient dans le pays. Une moyenne de 8,5 par personne, taux parmi les plus élevés de la planète. Cette situation génère des flux énormes d’informations, en particulier dans les zones urbaines. Ce qui dope l’expansion des centres de données.
Cette transformation touche notamment les domaines de la durabilité environnementale, de la mobilité et l’administration numérique. Ces secteurs sont friands de vastes volumes de données, y compris celles potentiellement sensibles comme la localisation GPS des véhicules, par exemple.
Des technologies telles que les caméras de surveillance et les capteurs routiers permettent déjà d’améliorer la fluidité du trafic. Mais elles peuvent aussi évoluer vers des systèmes plus intrusifs. [Keystone]
Caméras et capteurs routiers contribuent déjà à améliorer le trafic et la sécurité de piétons et cyclistes. Mais « les technologies permettant de localiser une personne ou de déclencher un feu vert sont susceptibles d’être utilisées dans beaucoup d’autres buts », avertit Fran Meissner, chercheuse en configurations sociales urbaines à l’Université de Twente aux Pays-Bas.
Nos déplacements nous rendent identifiables
La scientifique met également en garde contre l’accumulation de données. Une mine d’or à même de permettre le suivi et l’identification des individus en fonction de leurs déplacements quotidiens, à leur insu et sans leur consentement. « Les itinéraires que nous empruntons chaque jour sont si personnels qu’ils peuvent nous rendre identifiables », explique-t-elle.
Plus inquiétant, les autorités pourraient utiliser ces schèmes de déplacement pour établir des profils de risque, en s’appuyant sur l’IA, par exemple lorsqu’elle est intégrée à des systèmes de vidéosurveillance.
Plusieurs villes suisses utilisent déjà des systèmes de gestion numérique du trafic développés par des firmes privées. Sur les carrefours à Genève, par exemple, au moyen de caméras, des outils d’IA scrutent piétons, cyclistes et véhicules afin de réduire les embouteillages.
Surveillance et profit
En clair, la surveillance urbaine n’a rien d’un lointain scénario, même en démocratie. « Les technologies de la ville intelligente reposent par définition sur la surveillance, ce qui devrait être un motif constant de préoccupation », martèle Barbara Jenkins, professeure d’économie politique à l’Université Wilfrid Laurier au Canada.
D’importants bénéfices découlent de ces technologies, ajoute l’économiste. Les villes y trouvent leur compte en automatisant les services publics et en se fabriquant une réputation de cité high-tech. Les entreprises, elles, tirent profit de la vente de matériel et de logiciels, ainsi que de la collecte de précieuses données.
Caméras de surveillance photographiées le jeudi 23 octobre 2025 à Berne. [KEYSTONE – PETER KLAUNZER]
« Les entreprises du secteur de l’IA en sont les principaux bénéficiaires. Elles commercialisent leurs produits tout en accédant à d’énormes quantités de données urbaines pour développer leurs algorithmes », dénonce encore Barbara Jenkins.
Une « naïveté » suisse
Il est difficile pour le citoyen ou la citoyenne de mesurer la quantité de données collectées à son sujet. Et par qui. Dans une démocratie comme la Suisse, où la confiance dans les institutions est élevée, la population tend d’ailleurs à se montrer moins vigilante à cet égard, explique Jasmin Dall’Agnola, enseignante à l’Université de Zurich, spécialiste des villes intelligentes, de la surveillance et de l’autoritarisme.
« Nous avons encore en Suisse cette naïveté de croire que dans une société démocratique, nos données ne seront pas utilisées contre nous », estime-t-elle. Et de rappeler que les autorités des Etats-Unis peuvent accéder aux données détenues par les entreprises technologiques américaines en vertu du CLOUD Act. Y compris celles stockées en Suisse.
Article original: Sara Ibrahim (SWI)
Adaptation française: Julien Furrer (RTS)