Dans ‘Le retour’, visible à la Comédie de Genève jusqu’au 28 mai, la comédienne et metteuse en scène romande Marion Duval manie ironie du stand-up, énergie punk et théâtre engagé. Ça déménage et ça mitraille.
« Vous croyez que c’est facile tous les jours d’être un génie? » Elle débute seule en scène, Marion Duval. Nœud papillon, chemise blanche et costard, avec au pied des vieilles grolles de chantier. Derrière elle, un grand rideau de théâtre classique repris d’un précédent spectacle.
« On va commencer, je vous préviens, il n’y aura pas d’entracte et c’est un bon tunnel. Si vous voulez faire pipi ou caca, pas de souci, mais sur vos sièges. » Humour potache, tous les codes du stand-up sont là, sauf que ‘Le retour’ de Marion Duval explose les limites. C’est du seul en scène… collectif. Avec en coulisse, prête à bondir ou transformer le théâtre de la Comédie en ZAD avec ses cabanons et sa vie de village résistant, une troupe de lascars au taquet dont les noms évoquent plus les punks Bérurier Noir que les sociétaires de la Comédie française: AzuXenia, Benoît du 13, Céline D, Caramel, Lajoie, Lucien Freaks, Papi, Petit Tonnerre.
Du bluff ou de la sincérité totale?
Le public rit de bon cœur, mais les sens restent en alerte. Très acidulées, voire amères en bouche, les blagues de Marion Duval. Avec un art consommé de l’adresse au public. Quelques minutes durant, le spectacle prend l’allure d’une présentation de saison théâtrale et d’un bilan artistique. Puis il bascule dans la chanson, la danse classique, le cours de sociologie en mode cool, un numéro de clown au stylo-flutiau ou un meeting politique. L’ironie cingle et puis soudain, Marion Duval livre une confession sur sa propre fragilité de mère et d’artiste ou évoque son frère interné en institution psychiatrique. On bascule illico du rire aux larmes. « On va pas l’idéaliser, mais il a moins vieilli que pas mal d’entre nous. Ça aide aussi la mort. »
C’est de la fiction ou du réel? Du bluff ou de la sincérité totale? Une prise d’otage ou un partage en confiance? Tout à la fois assurément. ‘Le retour’ est une espèce de yo-yo émotionnel qui tient son public sur le qui-vive.
Le spectacle n’a pas lieu que sur scène. Il déborde dans les rangs du public. Le soir de la première, Vincent Baudriller, directeur de Vidy-Lausanne présent dans le public, s’est vu contraint de signer avec un stylo géant l’achat du spectacle avant de se faire copieusement critiquer: « Vous voulez être au top de la politique de la diversité culturelle, de la queerness, et de la pensée écologique sur le vivant, et de ce qu’il est intéressant de voir et de penser, mais vous reproduisez des rapports de pouvoir, c’est pour ça que vous êtes payé… » La charge est dure, elle mérite réflexion.
‘Le retour’ avance en mode kamikaze acrobatique
‘Le retour’ avance ainsi, en mode kamikaze acrobatique. On croit sa bateleuse d’estrade en roue libre et dérapages incontrôlés, erreur: ‘Le retour’ est bel et bien un texte, malicieusement édité, que l’on peut se procurer à l’issue de ce spectacle. Dans ces pages, on trouve un clin d’œil au défunt metteur en scène allemand Christoph Schlingensief.
Dans les années 1990, cet escogriffe avait été le poil à gratter de la scène culturelle germanophone, maître dynamiteur des conventions et du prêt-à-penser. Il y a de ça chez la pétroleuse Marion Duval. Au-delà de la provocation et de son statut de super héroïne de la scène « mieux préparée à affronter ses pires ennemis et tous les méchants du monde qu’elle arrive à voir avec ses lunettes invisibles. »
Marion Duval a l’art de retourner façon chaussette la bonne conscience du théâtre, toujours persuadé d’être du juste côté de l’histoire. La comédienne et metteuse en scène manie la sulfateuse avec une générosité sans pareil, mais ses saillies sont rarement gratuites et ses coups font mouche. En humour, on connaît Marie s’infiltre. En théâtre, il faut compter avec Marion sans filtre.
Thierry Sartoretti/olhor
‘Le retour’ de Marion Duval, La Comédie, Genève, jusqu’au 28 mai 2026.
A voir également de Marion Duval: ‘Le spectacle de merde », Marbrerie de Carouge, les 29 et 30 mai 2026, entrée libre sur inscription. Age conseillé: 16 ans et plus.