La RTS a demandé à tous les cantons romands de lui transmettre les signalements concernant des suspicions d’abus sexuels dans les crèches. Les documents reçus révèlent des situations difficiles. Certains incidents sont classés faute de preuves suffisantes, d’autres mènent parfois à des plaintes pénales.

En 2024, une fillette de 3 ans raconte à sa mère, en sortant d’une crèche de Suisse romande: « Maman, il y a un monsieur qui m’a nettoyé avec sa bave. » Lorsque la mère lui demande à quel endroit, la petite montre du doigt ses parties intimes. Ce témoignage figure dans un rapport d’incident transmis aux autorités cantonales de surveillances des crèches de ce canton.

Ce récit n’est pas un cas isolé. L’émission Mise au Point a demandé à l’ensemble des cantons romands de lui transmettre les signalements liés à des suspicions d’abus sexuels dans les crèches et a pu consulter une dizaine de rapports d’incidents. Dans tous les cas, les cantons refusent de communiquer le nom des établissements concernés.

22 signalements en cinq ans

Entre 2020 et 2025, 22 signalements pour suspicion d’abus sexuels ont été transmis aux autorités cantonales romandes par des directions de crèches, des parents ou des anciens employés. En 2024, une mère écrit ainsi aux autorités: « Je viens d’arriver avec mon fils à l’hôpital des enfants. Il m’assure qu’un éducateur a brusquement touché son pénis, laissant une marque. La médecin légiste m’a assuré qu’elle avait trouvé des traces de violences chez mon fils. »

D’autres signalements évoquent un éducateur qui s’enferme régulièrement dans les toilettes avec des fillettes ou un éducateur remplaçant qui touche une fillette de 3 ans pendant la sieste. L’année dernière, la direction d’une crèche romande écrit au service cantonal de surveillance: « Madame m’a expliqué que son fils lui avait révélé qu’un éducateur avait des gestes inacceptables (doigt dans l’anus), et qu’elle allait déposer plainte contre cet éducateur ».

En général, ces signalements entraînent la suspension de l’employé durant l’enquête et une révision des protocoles de sécurité des structures concernées afin de réduire au maximum les risques. Les rapports révèlent parfois des parents désemparés, en colère, qui retirent leurs enfants des crèches concernées ou déposent plainte. D’autres s’interrogent sur les suites à donner à ces révélations confiées par leur enfant.

Ces témoignages soulèvent une question: les dispositifs de contrôle en place dans les crèches suisses sont-ils suffisants?

L’affaire qui secoue la Suisse alémanique

En Suisse alémanique, une affaire sans précédent a défrayé la chronique ces dernières semaines. Entre 2020 et 2023, un éducateur de crèche aurait abusé de quinze enfants en bas âge, d’abord dans un établissement de Winterthour (ZH), puis dans une crèche de la région bernoise. L’homme a été découvert par hasard, lors d’une perquisition liée à des soupçons de pédopornographie: les enquêteurs ont mis la main sur des vidéos d’agressions commises dans les crèches.

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L’acte d’accusation décrit des faits d’une gravité extrême, commis dans les toilettes ou les dortoirs, lorsque l’éducateur se trouvait seul avec les enfants. L’agresseur présumé filmait les abus avec son téléphone portable. Il a partiellement reconnu les faits. Le procès doit se tenir prochainement.

L’avocate Laura Jost, qui représente plusieurs familles de victimes, doute que les dispositifs de protection aient été réellement appliqués dans ces crèches. Des abus aussi systématiques ne peuvent s’expliquer, selon elle, que par des défaillances organisationnelles.

L’affaire interroge d’autant plus que l’agresseur présumé avait déjà fait l’objet de signalements dans la première crèche de Winterthour. L’enquête avait été classée faute de preuve, mais l’éducateur avait été licencié. Il a ensuite changé de canton et retrouvé un poste dans une autre crèche.

Des contrôles, mais des lacunes

Le secteur fait pourtant l’objet d’une étroite surveillance cantonale. Les autorités consultent l’extrait du casier judiciaire destiné aux autorités pour l’ensemble des collaborateurs des crèches, quel que soit leur statut. Cet extrait spécial contient en particulier les procédures pénales en cours et les jugements rendus pour crimes et pour délits ainsi que les interdictions d’exercer une activité, les interdictions de contact et les interdictions géographiques.

Ces contrôles sont effectués par les cantons avant tout engagement, ainsi qu’une fois par an, comme le requiert le nouveau droit relatif au casier judiciaire entré en vigueur en 2023. Mais ces extraits ne mentionnent pas les procédures pénales classées sans suite ou les signalements n’ayant pas abouti à un jugement.

Par ailleurs, les crèches n’ont pas toutes l’obligation de mettre en place un « concept de protection » — un dispositif incluant des protocoles en matière de proximité et de distance, de soins corporels, et de signalement interne en cas de suspicion d’abus sexuel.

Le débat politique s’anime

A Berne, l’affaire de Winterthour a relancé le débat. La conseillère nationale Nina Fehr Düsel (UDC/ZH) milite pour l’introduction d’une liste noire des employés de crèches, sur le modèle de ce qui existe déjà pour les enseignants. Une telle liste rendrait visibles les procédures classées, voire les signalements.

Sa collègue de parti Nadja Umbricht Pieren, elle-même directrice d’une crèche alémanique, estime que la protection des victimes doit primer sur celle des auteurs. Elle plaide pour un recours systématique aux perquisitions lorsqu’il y a suspicion d’abus sur de jeunes enfants incapables de témoigner clairement. A gauche, on attend du Conseil fédéral un plan d’action pour renforcer la surveillance dans toutes les structures qui accueillent des enfants, y compris les associations de loisirs. Mais pour l’instant, ces mesures tardent à venir.

La prévention comme rempart

Sur le terrain, certaines structures n’ont pas attendu la loi pour agir. Des crèches mettent en place des dispositifs visant à prévenir les risques: espaces ouverts, règles strictes sur les moments de soins corporels, interdiction des téléphones portables privés pour le personnel, et surtout une dotation en personnel bien au-delà des quotas légaux.

Car les spécialistes sont formels: la prévention ne s’improvise pas. Elle nécessite des moyens en personnel, des formations spécifiques, des protocoles écrits et une culture institutionnelle où chaque professionnel est encouragé à signaler tout comportement suspect.

>> Le sujet de Mise au Point est diffusé à 20h00 sur RTS Un

Jérôme Galichet