À l’occasion de la deuxième édition du festival Mewseum à Vevey, dans le canton de Vaud, j’ai eu la chance de m’entretenir en tête-à-tête avec Jean-Marc Anthony Kabeya. Pour toute notre génération d’enfants des années 2000, il reste l’interprète légendaire du tout premier générique de Pokémon et du mythique PokéRap. Avec son sourire immense et sa bienveillance naturelle, il s’est confié à moi avec une sincérité rare. De son rapport à la folie Pokémon à ses blessures d’enfance, en passant par sa relation presque addictive aux jeux vidéo, j’ai découvert un homme passionné, profondément ancré dans le partage et la scène.
Pour commencer, une question très franche : est-ce qu’il t’arrive d’en avoir marre qu’on te parle constamment de Pokémon et de ses génériques ?
Non, pas du tout, et je peux facilement t’expliquer pourquoi. En tant que chanteur, je fais énormément de choses en parallèle. Je travaille beaucoup avec des cover bands – des groupes de reprises avec lesquels on fait danser les gens. Cela me prend déjà énormément de temps. Dans ma balance de travail globale, Pokémon ne représente même pas la moitié de mes activités. Comme je fais beaucoup d’autres projets en dehors de cet univers, ces moments ne sont jamais une corvée. Au contraire, c’est une véritable bulle d’oxygène, un chouette moment à chaque fois. Je pense que le jour où cela ne m’amusera plus, je ne serai plus capable de donner autant d’énergie.
Depuis 2016, tu enchaînes pas mal de conventions de pop-culture à l’année. Quel est ton rythme général ?
Cela a commencé petit à petit. Au début, en 2017, je n’en ai fait qu’une ou deux, le rythme était très calme. L’activité s’est intensifiée au fil des ans, mais il y a eu une véritable explosion post-Covid. Aujourd’hui, de nombreux médias et influenceurs viennent aussi vers moi pour aborder toute cette époque.
Il incarne la voix des 10 premières saisons.
Quelle a été la première convention où tu as mesuré l’ampleur de la ferveur des fans pour tes génériques ? Qu’est-ce que tu as ressenti à ce moment-là ?
C’était à Marseille, lors de ma toute première convention. Cela a été un véritable choc. Je ne comprenais pas ce qui se passait, je n’étais pas prêt et je ne m’y attendais absolument pas. Pour tout te dire, au départ, je ne voulais même pas y aller ! Ce moment m’a profondément marqué et j’ai compris que cet engouement rejoignait ma propre vision de la musique. Il y a des morceaux que l’on prépare tout seul, enfermé en studio ou avec un comité très restreint. Mais lorsqu’il s’agit de sortir le projet et de le défendre devant un public, c’est là que la musique prend toute sa dimension. La scène reste le sommet absolu, peu importe ce que tu fais.
Aujourd’hui, la plupart des génériques d’animés ne sont plus traduits et restent en version originale japonaise. Penses-tu que les œuvres actuelles vont moins marquer les esprits que l’époque du premier générique de Pokémon ou du PokéRap, que l’on pouvait tous chanter en français ?
Je pense que les choses se passent simplement différemment aujourd’hui. Est-ce que cela va moins marquer les esprits ou toucher moins de monde ? Peut-être. Mais je constate qu’il y a un nombre impressionnant de personnes qui chantent désormais les génériques directement en japonais. C’est un truc de fou. Même si certains ne comprennent pas le sens des paroles, ils les connaissent par cœur. Je reste convaincu que le jeu de la mémoire fera son œuvre : dans dix ou vingt ans, en réentendant ces thèmes japonais, ils ressentiront la même nostalgie que nous, même s’ils ne comprenaient pas tout.
Sur ton t-shirt aujourd’hui, on peut voir Mewtwo, mais on te croise régulièrement avec des vêtements ou des chaussures à l’effigie de Salamèche, Reptincel ou Dracaufeu. Comment cette lignée de Pokémon résonne-t-elle avec ta propre histoire ?
Salamèche fait écho à ma propre vie, mais ce sont surtout ses évolutions qui me parlent. Dans la première saison de la série, l’histoire de Salamèche est très touchante : il est abandonné par son dresseur, mais lui reste fidèle et refuse d’être adopté par un autre, même si son maître d’origine se comporte mal avec lui. Finalement, il finit par accepter de rejoindre Sacha parce que c’est une évidence.
Salamèche, le fameux starer de type feu de la G1.
Puis, il devient Reptincel. C’est le stade de l’adolescent. Il me ressemble un peu plus : il fait ses propres trucs dans son coin, il est parfois un peu maladroit. Je me revois un peu comme ça à cette période de ma vie. Plus tard, il doit se faire soigner, Sacha lui promet de revenir le chercher, mais à cause d’un problème, il ne revient pas. Reptincel subit un second abandon. Il évolue alors en Dracaufeu, ce colosse qui refuse d’obéir. Et quand on y pense, on le comprend parfaitement.
L’abandon est sans doute l’une des plus grandes peurs symboliques de l’enfance. Est-ce un sentiment que tu as personnellement connu ?
C’est amusant, parce que maintenant que tu le dis… Mince alors, tu es en train de faire ma psychanalyse ! (Rires) Mais oui, en fait. À l’âge de 8 ans, au moment où mes parents se sont séparés, ils m’ont inscrit à l’internat. C’est un souvenir qui me revient d’un coup, là, en te parlant. Je me rappelle très bien ce fameux dimanche où ils m’ont déposé à l’internat avant de repartir. J’ai eu la peur de ma vie. Rien qu’en le verbalisant, cela me donne des frissons.
Toutes les personnes qui te croisent soulignent ton immense sourire et ta bienveillance. D’où vient cette chaleur humaine que tu dégages au quotidien ?
Je pense que c’est profondément ancré dans ma famille. Nous sommes un peu tous comme ça. On se moque beaucoup de nous-mêmes, on se taquine énormément. Chez nous, le rire sert de pansement pour beaucoup de choses. Nous avons traversé des épreuves, et l’humour nous a toujours permis de nous retrouver et de faire front. Mais ce sourire n’est pas uniquement là pour masquer les coups durs, il sert aussi à savourer les moments simples et agréables de la vie.
Lors de sa conférence à Mewseum.
On a l’impression que tu ne vieillis pas. Quel est ton secret de jouvence ? Es-tu un vampire ?
Ah non, en fait je suis un loup garou (Rires) ! En réalité, quand j’étais jeune, je ne vivais que pour le sport. C’était une autre époque, mais je passais mon temps à me dépenser. Je n’ai jamais touché à l’alcool et je n’ai jamais fumé – si l’on excepte une fois à 14 ans en cachette, mais sans jamais avaler la fumée, donc mes poumons ont été préservés. J’ai toujours maintenu une hygiène de vie très saine. De plus, j’ai la chance de ne pas être de nature à m’en faire. Je suis quelqu’un de très chill, ce qui a d’ailleurs tendance à énerver pas mal de monde !
Tu as exercé le métier d’infirmier par le passé, avant de quitter la profession, non pas par désamour du soin, mais à cause du contexte difficile, du manque de temps et de moyens. Aujourd’hui, à travers tes concerts et tes rencontres, as-tu l’impression de continuer à soigner ou à aider les gens d’une autre manière ?
Tout à fait. J’en ai l’intime conviction. Cette sensation d’utilité et de connexion que j’avais en exerçant mon métier d’infirmier, je la retrouve d’une autre façon lorsque je monte sur scène.
L’affiche de la deuxième édition de Mewseum.
Qu’est-ce qui te plaît le plus dans le fait de te déplacer dans des événements comme ici à Mewseum, en Suisse, où tu animes des conférences, des sessions de dédicaces et des concerts ?
C’est sans hésiter la rencontre directe avec les gens. On me connaît énormément pour Pokémon, même si ma carrière englobe d’autres projets. Qu’importe le morceau, le processus initial reste le même : je l’ai enregistré entre quatre murs, enfermé dans un studio, parfois seul avec l’ingénieur du son ou un directeur artistique. Les conventions m’offrent une occasion extraordinaire de sortir de ce cadre, de jouer ma musique devant un vrai public et de partager cet instant avec un maximum de personnes. C’est l’essence même de mon engagement dans la musique.
Quel est ton rapport avec la Suisse ? Est-ce un pays que tu as déjà eu l’occasion de visiter en dehors du cadre professionnel ?
Mes premiers souvenirs de la Suisse remontent aux classes de neige ! Quand j’étais en sixième primaire, nous avions le choix entre Maloya et Saint-Maurice. Je suis parti à Maloya et c’est là-bas que j’ai appris à skier. C’était une expérience extraordinaire. Plus tard, je suis revenu pour le travail en accompagnant le saxophoniste Manu Hermia sur un festival. Une autre fois, grâce à la danse, un breaker installé en Suisse m’a fait venir dans un lieu alternatif assez singulier, une grande bâtisse sombre éclairée à la bougie et aux petites lampes, c’était mémorable. Je suis aussi venu avec mon groupe, Midnight Avenue, pour chanter lors d’un mariage.
En réalité, je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de visiter la Suisse pour le plaisir, mes déplacements ont toujours été liés à des opportunités artistiques. Mais même aujourd’hui, alors que le planning est chargé, il suffit de poser les yeux sur le lac Léman ici à Vevey, dans le canton de Vaud, pour être bluffé. La vue sur les montagnes et l’eau est absolument incroyable.
Le groupe de Jean-Marc Anthony Kabeya, Midnight Avenue.
Pour aborder le thème des jeux vidéo, tu as déjà mentionné ne pas être un grand joueur au quotidien. Peux-tu nous parler de ta toute première expérience dans ce domaine ?
Je ne suis effectivement plus un grand joueur, car j’ai dû m’imposer d’arrêter, mais j’ai eu une période où je l’ai été. Mon tout premier souvenir de jeu vidéo, c’est Pong, le fameux jeu avec les deux barres blanches. Nous n’avions pas de console à la maison, alors il fallait se rendre au Luna Park. C’est fou de se dire qu’à l’époque, on payait dans des salles d’arcade pour jouer à un concept aussi épuré ! J’ai passé des heures dessus. J’ai connu les origines de ce média, ce qui confirme sans doute ma nature de vampire ! (Rires).
Hormis Pong, y a-t-il un jeu en particulier qui a marqué ton parcours ?
Oui, Teenage Mutant Hero Turtles (Les Tortues Ninja) sur la console Sega Megadrive. C’était un jeu d’action avec tout un parcours à accomplir. Ce titre m’a littéralement rendu fou. À cette époque, les systèmes de sauvegarde n’existaient pas encore sur ce genre de cartouches. On pouvait progresser jusqu’au boss final, perdre toutes ses vies, et devoir tout recommencer depuis le premier niveau.
Un jour, ma sœur et moi habitions dans le même immeuble : j’occupais le rez-de-chaussée et elle vivait au cinquième étage. Elle était déjà infirmière et travaillait de nuit. Avant de prendre son service, elle avait pour habitude de descendre pour que nous mangions ensemble. Ce soir-là, elle entre et me trouve installé tout près du téléviseur, absorbé par le jeu. Elle tente de me parler, je ne lui réponds pas. Elle insiste, et je finis par lui répondre de manière très agressive, ce qui ne me ressemble pas du tout, surtout avec elle. Vexée, elle a mangé seule de son côté avant de partir travailler pour la nuit. Le lendemain matin, elle avait parfois la gentillesse de m’apporter le petit-déjeuner après sa garde, mais pas ce jour-là, elle est allée directement se coucher. Le soir venu, elle redescend chez moi, ouvre la porte, et me trouve exactement au même endroit, dans la même position.
Tu n’avais pas dormi de la nuit ?
Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, j’avais joué sans interruption. Quand elle s’est approchée, elle a vu que mes yeux étaient injectés de sang et que les larmes coulaient à cause de la fatigue. Elle m’a regardé et m’a dit : « Bon, maintenant, il faut qu’on parle. ». C’est à ce moment-là que j’ai compris que le jeu vidéo était un média extrêmement immersif.
As-tu partagé des moments de jeu en famille, par exemple avec tes enfants ou des amis autour d’un Mario Kart ?
Avec les amis, c’était difficile car le démon du jeu avait tendance à se réveiller très vite (Rires) ! En revanche, j’ai beaucoup joué avec mon beau-fils lorsqu’il était plus jeune. C’était un garçon qui me fascinait par sa maturité. Lorsque sa mère l’appelait pour passer à table, il appuyait simplement sur le bouton pause, posait la manette et allait manger sans râler. Pour moi qui ai un rapport obsessionnel au jeu, c’était un comportement totalement extraterrestre ! C’est une autodiscipline qui s’apprend, et j’ai toujours été bluffé par sa capacité à se réguler alors qu’il était très jeune. Aujourd’hui encore, c’est un adulte très autonome et mesuré.
Et on finit en beauté avec 12 questions au tac au tac. Prêt ? C’est parti !
Ton super-héros Marvel préféré ? Black Panther.
Le générique de dessin animé de ton enfance qui t’a profondément marqué ? Starsky et Hutch.
Ta saison préférée ? Le printemps.
Ton jour de la semaine préféré ? Le dimanche.
Ton moment de la journée favori ? Malheureusement ce n’est jamais à la même heure, mais… c’est le moment d’aller dormir.
Un sport que tu aimes regarder, mais que tu ne pratiques pas ? Le basket.
Le contraire : un sport que tu pratiques, mais qui est ennuyeux à regarder ? Le jogging. C’est vrai que c’est chiant à regarder !
Ta chanson préférée de Stevie Wonder ? For Once In My Life.
Hors musique, un bruit que tu aimes particulièrement ? Le bruit des vagues.
Ton move de danse fétiche, à faire ou à regarder ? J’aime beaucoup faire et regarder le Moonwalk en rond.
Un animal, même exotique ou interdit, que tu rêverais d’adopter ? Un paresseux. Même si je me doute que ça shlingue un peu (Rires).
Ton plus beau souvenir sur scène ? Ma mère n’est venue me voir que deux fois sur scène. La première fois, elle s’est sentie obligée de monter pour me remettre le col de ma chemise droit.
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