L’affaire Epstein a mis en lumière l’existence de réseaux d’élites tentaculaires ainsi que le système permettant leur impunité. L’essayiste Valérie Rey-Robert invite toutefois à ne pas oublier les leçons de #MeToo ou du procès de Mazan: la culture du viol imprègne toutes les couches de la société, des plus pauvres aux plus fortunés.
Entre septembre et décembre 2024, le procès dit des « viols de Mazan » en France a eu un retentissement international. Pendant plusieurs semaines, il a permis de mettre en lumière la vertigineuse banalité de la culture du viol et son universalité. Car la cinquantaine d’hommes jugés durant plusieurs semaines provenaient de toutes les catégories socioprofessionnelles.
Pourtant, à peine plus d’un an après, la publication des milliers de documents de l’affaire Epstein et leur traitement médiatique viennent brouiller les pistes. Car en focalisant l’attention sur l’élite, en cristallisant les fantasmes autour des puissants, elles risquent de faire oublier l’essentiel: les violences sexuelles sont partout.
Une des idées fondatrices de la culture du viol est la mise à distance et l’altérisation des violeurs. Le problème avec Epstein, c’est qu’on est un peu aveuglé par le fait que ce sont des gens extrêmement fortunés. On a tendance à penser que c’est une spécificité de leur classe sociale
Valérie Rey-Robert
« La culture du viol, c’est l’ensemble des idées reçues sur les violeurs, les victimes et les violences sexuelles. Elles contribuent invariablement à déculpabiliser les violeurs, à culpabiliser les victimes et à invisibiliser les violences », a rappelé Valérie Rey-Robert, spécialiste des violences sexuelles, mardi dans l’émission Tout un monde de la RTS.
De l’impunité dans tous les milieux
Or, « une des idées fondatrices de la culture du viol, c’est la mise à distance, l’altérisation [l’action de mettre en avant les différences d’un individu ou d’un groupe pour les distinguer de soi ou de son propre groupe, ndlr] des violeurs. Soit le fait de dire: ‘Ce n’est pas nous, c’est les autres, des gens pauvres, malades, etc.' », souligne-t-elle.
Et donc des gens riches également: « Le problème avec Epstein, c’est qu’on est un peu aveuglé par le fait que ce sont des gens extrêmement fortunés qui, lorsqu’ils violent, le font dans des jets privés, sur des îles, etc. On a donc tendance à penser que ce serait une spécificité de leur classe sociale », développe l’essayiste.
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« Mais le procès de Mazan a aidé à comprendre que les violeurs appartiennent à toutes les couches de la société; ils sont des hommes parfaitement lambda, pas des monstres », rappelle-t-elle. Et si les moyens structurels, financiers et sociaux des plus riches leur permettent plus souvent d’échapper à la justice, « il faut bien rappeler que l’impunité en matière de violences sexuelles touche tous les milieux sociaux ».
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La pédocriminalité n’est pas réservée aux élites
Par ailleurs, « des réseaux pédocriminels, il y en a littéralement partout, des milieux les plus populaires aux milieux les plus fortunés », poursuit l’autrice féministe, citant pour preuve les enquêtes de victimation, ces enquêtes statistiques et sociologiques qui étudient les crimes et délits dans différentes populations. « Et ils ont tous pour point commun de s’en prendre à des enfants qui viennent souvent de familles déchirées ou pauvres. »
Les violences faites aux enfants, en particulier les violences sexuelles, se produisent en premier lieu dans la famille. Elles sont vraiment transversales à toute la société
Valérie Rey-Robert
Car pour violer ou agresser impunément, il n’y a pas besoin de dominer la société entière, mais uniquement ses victimes, souligne Valérie Rey-Robert. « Il faut rappeler que les violences faites aux enfants, en particulier les violences sexuelles, se produisent en premier lieu dans la famille, où le père et la mère dominent les enfants par ce qu’on appelle l’adultisme, la relation de pouvoir des adultes sur les enfants. Il n’y a donc absolument pas besoin d’avoir un réseau ou de l’argent. Les violences sexuelles sur les enfants sont vraiment transversales à toute la société. »
L’essayiste souligne enfin le rôle du monde politique, qui devrait, selon elle, moins commenter et agir davantage: « Des violences sexuelles, il y en a malheureusement tous les jours. Je considère que le rôle du politique n’est pas de commenter chaque affaire, mais au contraire de prendre du recul, laisser retomber l’émotion, voir ce qu’il est possible de faire et légiférer. Surréagir à Epstein ne me semble pas une bonne solution. »
Propos recueillis par Julie Rausis
Article web: Pierrik Jordan