Tombée toute jeune dans la marmite rock, elle vient, entre autres, de créer les univers sonores du Bus Palladium, le légendaire club de Pigalle ressuscité en hôtel de luxe. Duo sur canapé pour évoquer une vie à cent à l’heure où la musique joue un rôle essentiel.
C’était le temps de la nuit. Nous étions jeunes alors, et le travail ne nous empêchait pas de courir les boîtes, de minuit à l’aube. Les Bains (où une future top nommée Caroline de Maigret, fut découverte sur le dancefloor par une talent scout), le Privilège, l’Élysée Mat’, et d’autres aussi, aux noms emportés par l’oubli, petits phares scintillants avalés par l’horizon des événements. Mais un navire résistait, parce qu’il avait traversé les vagues musicales sans se soucier des courants éphémères. Un navire, ou plutôt un bus, qui embarquait les passagers pour visiter les contrées éternelles du rock. J’y avais passé beaucoup de moments amusants, et voici que le Bus graisseux, enfumé, bruyant, mais si vrai, a grandi. Il fait désormais plusieurs étages et s’est métamorphosé en hôtel cinq étoiles.
Une sixième étoile est ce matin devant moi : de longues jambes emprisonnées dans un Levi’s, une chemise bleue Husbands, avec au-dessus un blouson vintage d’une équipe de baseball, déniché en Arizona. Cette apparition au sourire immense, comme un éclat de soleil posé sur un visage coiffé d’une frange brune caressant deux yeux sombres s’appelle Caroline de Maigret et nous sommes là, tous les deux, dans la suite de l’établissement qui essuie ses plâtres, pour parler de mille choses.
En principe, mais le temps presse : Caroline a un autre shooting, et un emploi du temps impressionnant de ministre (cela tombe bien : ce furent les fonctions de son grand-père, Michel Poniatowski). Nous sommes donc là ensemble pour évoquer les nouvelles fonctions de cette touche-à-tout douée pour les passerelles entre des domaines, certes différents, mais proches par l’essence urbaine-branchée qui s’en dégage. Caroline de Maigret a été chargée par les nouveaux propriétaires du Bus Hôtel de définir l’habillage musical, vestimentaire, décoratif et sensoriel des lieux.
Il y a toujours eu chez moi une grande histoire d’amour avec le rock et la soul
Caroline de Maigret
Difficile de faire un meilleur choix : cette mère d’un étudiant de 20 ans est l’archétype de la Parisienne aux goûts sûrs, fruits à la fois d’une éducation racée, entre la haute bourgeoisie et l’aristocratie, et de la découverte, jeune fille, d’un outre-monde tissé de cordes de guitares saturées, de larynx de hurleurs à micros, frottés au papier émeri. Un monde on the rocks où le baisemain et la valse sont moins en cours que la bière au goulot et le stage diving. Mystère des contradictions qui rend intéressante cette éternelle adolescente de 51 ans, jadis muse de Lindbergh, Testino et autres, affranchie des beaux quartiers pour s’installer il y a vingt ans à un jet de pierre du Bus dans ce 9e arrondissement arty, sans cesse pris de tremblements électriques.
La Nouvelle Athènes est la nouvelle Mecque des noctambules et des musiciens, ou pour faire plus raccord avec l’air du temps : des musicos, à l’image de l’ex-compagnon et père du fils de Caroline, le guitariste Yarol Poupaud, ayant officié un temps sous les ordres du « Taulier » Johnny H., et aujourd’hui à son compte. « C’est en découvrant Pigalle que j’ai compris que les quartiers de concerts et de magasins de disques étaient les endroits les plus cool dans les villes. Dès que j’arrive quelque part – et je voyage toute l’année, en particulier pour Chanel –, je demande où se trouve le coin branché musique. Par les disquaires et les petits clubs, je comprends l’âme d’une ville mieux que par les circuits traditionnels. Il y a toujours eu chez moi une grande histoire d’amour avec le rock et la soul. Quand j’ai commencé à être mannequin à l’âge de 18 ans, je suis partie vivre à New York. Là-bas, dans les années 1990, les mondes de la musique et de la mode étaient très entrelacés. »
L’habillage que j’ai créé correspond exactement à ce que j’avais envie d’entendre et de ressentir
Caroline de Maigret
Le son, on l’a compris, est l’une des respirations nécessaires de Caroline, qui divulgue chaque semaine sur Instagram un morceau aimé et qui vient aussi de sortir un premier EP avec Cala San, le tandem qu’elle forme avec Alexandre Diani. Mais ici, au Bus, en service commandé, elle a imaginé des parfums d’ambiance musicale en fonction des moments : « J’ai travaillé sur les playlists des chambres et du restaurant. Ça oscille autant entre musiques idéales pour le réveil que pour les débuts de soirée et les nuits avancées. L’habillage que j’ai créé correspond exactement à ce que j’avais envie d’entendre et de ressentir. » Au total, dix mille morceaux innervant nuit et jour ce nouvel endroit des plaisirs et des nuits (laissons Les Plaisirs et les Jours à Marcel Proust).
Caroline de Maigret, au Bus Palladium, à Paris le 31 mars 2026.
Laura Stevens
Mon hôtesse fait, on le sait, profession de mannequin et, en particulier, de Chanel où sa parfaite hybridation de fille de bonne famille rockeuse en fait une ambassadrice idéale, à cheval entre tradition et modernité. Parisienne ? Ce terme lancé comme un compliment fait sursauter Caroline, pourtant coauteure à succès de How to Be Parisian (non traduit). Les étiquettes l’agacent. Remontons alors dans le Bus et poursuivons notre chemin mezza voce. L’endroit possède la saveur particulière de la madeleine proustienne pour Caroline qui vint ici s’encanailler dès ses 18 ans, l’époque de ses premiers concerts, ses « premiers émois musicaux », comme elle dit. La maîtresse (provisoire) des lieux produisit ici beaucoup de concerts avec Yarol Poupaud, avec lequel elle avait fondé le label Bonus Trax Records. Il y eut ensuite l’écriture de la BO de… Bus Palladium, le film de Christopher Thompson (2009). Décidément…
Quelqu’un qui l’aimait beaucoup avait dit d’elle : « Caroline de Maigret est une héritière de Saint-Germain-des-Prés, elle a un côté à la fois parisien et intellectuel sans être mondaine. » Son nom : Karl Lagerfeld. J’ajouterais, avant de descendre du Bus et de la laisser pour suivre son road trip du jour : Caroline est une fille de Pigalle et de ces frissons électriques qui ne cesseront jamais de nous emporter, loin, très loin, pour un voyage au bout de la nuit. Sans fin.