Les Arméniens sont appelés aux urnes dimanche pour des élections législatives à valeur de test sur le soutien de la population à la volte-face géopolitique du Premier ministre Nikol Pachinian, qui se détourne de l’allié historique russe au profit des Occidentaux.
Après le choc de sa défaite militaire contre l’Azerbaïdjan en 2020 et de la perte du Haut-Karabakh en 2023, qui avait provoqué l’exode de dizaines de milliers d’Arméniens, l’ancienne petite république soviétique du Caucase a signé en 2025, sous l’égide du président américain Donald Trump, un protocole d’accord de paix avec son voisin et ennemi juré.
Ce retour à la paix ne s’est pas fait sans concession ni dissension internes: l’Arménie est désormais en position de faiblesse face à l’Azerbaïdjan et le scrutin de dimanche interviendra après des années de profonds bouleversements internes. Ainsi, si le parti ‘Contrat civil’ du Premier ministre Nikol Pachinian, arrivé au pouvoir à l’issue des manifestations de 2018, est donné en tête dans les sondages, il est loin d’être dominant au sein d’un paysage politique très fragmenté.
Au total, 19 partis et blocs sont en lice pour les 101 sièges du Parlement.
>> Écouter les explications et reportages de l’émission Tout un monde, et l’interview de Vicken Cheterian, chargé de cours au Global Studies Institute à Genève : Arménie: le grand virage occidental qui fait enrager Moscou / Tout un monde / 12 min. / mercredi à 08:12 Un pays désormais tourné vers l’Ouest?
D’une part, la perte du Haut-Karabakh et le processus de normalisation forcée avec l’Azerbaïdjan ne plaisent pas à toute la population arménienne, parmi laquelle beaucoup y voient une capitulation. Car cette guerre n’est pas qu’un petit conflit: elle empoisonnait la vie de la région depuis plus de 30 ans et s’inscrit dans un contexte d’influences beaucoup plus large (lire 1er encadré).
La campagne électorale a donc pris une tournure très géopolitique, le Premier ministre allant jusqu’à assurer qu’une « guerre catastrophique » avec l’Azerbaïdjan pourrait avoir lieu si son parti perdait la majorité. Son principal concurrent, l’homme d’affaires russo-arménien Samvel Karapetyan, a mis en garde contre toute « ruée imprudente » vers l’Occident.
L’Arménie et le Syunik restent profondément marquées par l’histoire soviétique. [Middle East Images via AFP – ANTHONY PIZZOFERRATO] « Gouvernance autoritaire »?
Le bilan démocratique de Nikol Pachinian est également en jeu. Huit ans après son arrivée au pouvoir sur la promesse de démanteler le système oligarchique post-soviétique, il fait face à des critiques croissantes. L’Arménie est parfois accusée par des observateurs indépendants de dériver « du populisme vers des méthodes de gouvernance autoritaires ».
Pour autant, pour de nombreux Arméniens, c’est l’opposition qui reste associée à l’influence russe et aux oligarques.
Ingérences russes
Durant la campagne, différentes accusations à l’égard du Kremlin ont circulé, démenties par le gouvernement russe. Mais vendredi, l’agence Reuters a sorti une enquête basée sur des sources gouvernementales et des services secrets. Selon l’agence britannique, Moscou a pour projet de transporter des dizaines de milliers des quelque deux millions d’Arméniens vivant en Russie, pour qu’ils puissent aller voter en Arménie.
L’opposant pro-russe Samvel Karapetyan a pu bénéficier de certaines campagnes de désinformation en ligne. [AFP – KAREN MINASYAN]
Enfin, dans un autre registre d’interférence, beaucoup de désinformation a circulé en ligne, notamment de fausses vidéos ou articles imitant de grands médias occidentaux et visant, entre autres, à discréditer Nikol Pachinian et son parti.
Côté européen, on ne cache pas ses efforts pour voir le camp pro-occidental l’emporter. Lors d’une visite ultra-médiatisée en mai, le président français Emmanuel Macron a notamment apporté son soutien à Nikol Pachinian. Les deux hommes avaient notamment interprété devant les caméras « La Bohème » de Charles Aznavour. Fin mai, Donald Trump lui a également exprimé son soutien « complet et total ».
Emmanuel Macron a poussé la chansonnette avec le dirigeant arménien. [AFP – LUDOVIC MARIN]
Pierrik Jordan avec afp et Isabelle Cornaz