Il fallait un Maxime Prévot pour vous faire sauter le pas ?
« Évidemment, Maxime Prévot a été l’homme fort du mouvement et, à ses côtés, Yvan Verougstraete a soufflé l’idée d’ouvrir le projet à des personnalités issues de la société civile. Le troisième pilier, c’est Laurent de Briey, professeur de philosophie, auteur du texte issu de la consultation citoyenne dans un parti qui a énormément écouté et partagé. De cette dynamique est né un manifeste profondément contemporain, façonné dans l’après-Covid, pour une société en quête de sens et prête à avoir le courage des changements face à un pays qui n’était plus dans une posture satisfaisante. Je ne suis pas un bébé de la politique. Petite entrepreneuse, femme de médias, maman solo, je sais ce que signifie tenir debout quand tout vacille. »
Quelle identité vous définit le plus ?
« L’indépendante. J’ai grandi avec un père indépendant, j’ai traversé la vie comme telle. Choisir a été mon luxe, et souvent mon risque. Ces choix m’ont parfois menée à la précarité, mais toujours vers ce qui faisait sens. À plus de 50 ans, je regarde le chemin parcouru avec une forme de sérénité. J’ai appris à décider seule, à encaisser, à me relever. Cette liberté conquise est mon socle. Elle m’a permis d’entrer en politique sans me renier. »

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Choisir, c’est renoncer. À quoi avez-vous renoncé ?
« À la sécurité. À l’illusion d’un chemin tout tracé. Me retrouver seule avec deux enfants m’a été imposé, mais j’ai choisi la manière de traverser l’épreuve. J’ai cumulé les métiers, refusé l’accessoire pour préserver l’essentiel. Avec le temps, la peau devient plus fine : on mesure la fragilité humaine. Cette conscience me rend plus empathique. Quand on m’attaque, je n’oublie pas d’où je viens. Il m’arrive d’être abordée par des personnes qui déversent leur colère ou leur peur en me lançant : « Toi, tu es du bon côté. » Je ne les laisse pas m’atteindre. Je leur explique que je me suis battue, que j’ai exercé jusqu’à trois métiers pour garder un toit sur la tête et élever seule mes enfants, que j’ai compté les centimes dans les supermarchés low-cost pour préserver ce que j’avais construit. Et je n’en ai aucune honte. Au contraire, j’en suis fière. Élever seule ses enfants quand on est une femme n’a rien d’évident. Il faut pouvoir dire aux autres femmes que c’est extrêmement exigeant, que cela demande des ressources parfois hors norme, des forces qu’on ne nous a pas forcément transmises. Parce que moi, personne ne m’avait expliqué que ce serait si compliqué d’être une femme et une maman. »
Qu’est-ce qu’être une « maman solo » aujourd’hui ?
« C’est porter l’édifice économique et affectif à bout de bras. Décider seule pour tout : l’école, la santé, l’avenir. Assumer la tendresse et l’autorité. Savoir répondre aux questions de ses enfants, même si on n’a pas toujours les mots… »
« Mon grand-père, chef d’un réseau de résistance, a été déporté avant de s’échapper. Ces récits m’ont donné une conscience aiguë de la fragilité des démocraties »
Il peut y avoir aussi cette peur de montrer sa fragilité… Parce que l’enfant peut se demander ce qu’il va devenir si son parent ne tient pas.
« C’est toujours cette image du masque à oxygène dans l’avion : on doit d’abord sécuriser l’adulte pour pouvoir protéger les enfants. (Émue) Quand je me suis retrouvée seule aux commandes – Gatien et Douglas avaient 4 et 2 ans –, j’ai compris que je ne pourrais pas tenir sans aide. J’ai eu la chance d’avoir déjà entamé un travail psychothérapeutique, et surtout d’oser m’entourer au bon moment. Ces accompagnements m’ont appris à mettre des mots sur ce que je traversais. À dire à mes enfants que j’étais parfois vulnérable, que j’avais du chagrin, que je pouvais être fragile, tout en restant profondément déterminée à les protéger. Pas tout le temps parfaitement forte, mais toujours présente. Accepter que je n’étais pas une surfemme a été libérateur. Oui, ce serait compliqué, mais nous serions une équipe à trois. Et cette vérité-là nous a rendus plus solides. »
Quelle place occupe le père ?
« Mes fils ont toujours vu leur père. Mais davantage depuis deux ans. Et je trouve ça très bien pour eux. Parce que ça leur permet de mieux le découvrir. Je crois qu’aujourd’hui, ils se positionnent en petits adultes pour pouvoir recevoir ce que leur père a à leur transmettre de bien. »
Quelles valeurs sont essentielles à vos yeux ?
« La droiture, l’honnêteté, le respect. La conscience que nous ne sommes pas égaux face à la vie. Certains naissent fragilisés ; ceux qui sont mieux dotés ont le devoir de tendre la main. «
Quels sont vos combats prioritaires à la Chambre ?
« Il y en a plusieurs. Les familles monoparentales, pour commencer. Dans 87 % des cas, ce sont des femmes qui sont à leur tête. Créer un statut administratif est complexe : quatorze formes de garde alternée existent, selon la ligue des familles. Nous travaillons donc à inscrire un marqueur transversal dans toutes les politiques publiques. C’est un long travail et on avance pas à pas. La plus grande avancée est l’automatisation du paiement des contributions alimentaires. En Belgique, 47 % de celles-ci ne sont pas versées par le parent débiteur. Il y avait urgence. »
Quels autres dossiers mobilisent particulièrement votre énergie aujourd’hui ?
« J’ai mené un long travail de consultation sur les neuroatypiques, incluant Asperger et TDAH. Ce dossier propose des pistes pour une meilleure inclusion des profils atypiques. Je l’ai présenté au ministre Yves Coppieters, contribuant à nourrir sa réflexion pour le grand plan autisme. Parallèlement à cela, j’ai rejoint un groupe de travail sur la défense. Avec ma casquette de femme de médias, j’y apporte aussi une réflexion sur la communication à mener au niveau territorial et sécuritaire. Je siège également en commission médias, avec de nombreux chantiers : réforme des médias de proximité, futur contrat de gestion de la RTBF, nomination d’un nouveau CEO et d’un rédacteur en chef. La liberté de la presse et le pluralisme me sont viscéralement chers. Journaliste formée à l’Université libre de Bruxelles, je suis profondément inquiète face au glissement international, à la montée des extrêmes et surtout à la polarisation des idées. »

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C’est-à-dire ?
« On caricature souvent le centre comme un ventre mou. Je crois que c’est l’inverse : être au centre exige une véritable force intellectuelle. C’est accepter de conjuguer des sensibilités venues de la gauche comme de la droite pour faire émerger le bon sens et la nuance. Réunir, rassembler, faire société : voilà l’ambition. Le cri, le slogan, l’opposition permanente ne font pas une vérité. Je revendique une politique d’empathie, presque d’amour. Dans un monde qui érige le conflit en étendard, résister à la tentation des extrêmes est, pour moi, un acte fort. »
D’où vous vient cette crainte des dérives ?
« Elle est inscrite dans mon histoire familiale. Mon père, né en 1927, a connu la guerre ; ma grand-mère a quitté seule la Belgique avec ses fils pour Toulouse, tandis que mon grand-père, professeur d’université, polytechnicien et chef d’un réseau de résistance, a été déporté avant de s’échapper. J’ai grandi avec ces récits. Ils m’ont donné une conscience aiguë de la fragilité des démocraties. Je me méfie autant des extrêmes gauches que des extrêmes droites. Au Parlement, j’ai compris que l’agressivité nourrit l’agressivité. Dans notre mouvement, Les Engagés, nous considérons l’exercice du pouvoir comme un privilège et un devoir. Cela me donne la force d’affronter les tempêtes sans céder à la facilité des slogans. »
Comment avez-vous vécu la polémique autour de la RTBF et des propos de Jacqueline Galant ?
« Je suis journaliste : je comprends l’émotion. J’ai condamné les propos de la ministre, comme l’ont fait d’autres responsables. Mais gouverner, ce n’est pas provoquer une crise à chaque faux pas. Nous avons un cap à tenir sur cinq ou dix ans pour réformer l’État et faire face à une dette abyssale. Le courage politique, c’est aussi reconnaître l’erreur, fixer des limites et continuer à travailler. Les organes de régulation existent. Je leur fais confiance et je veille, en parlementaire, à leur bon fonctionnement. »
N’est-ce pas délicat d’être juge et partie, entre votre passé de journaliste et votre rôle politique ?
« Je ne peux pas oublier mon premier métier, et je le rappelle souvent en commission. L’opposition m’a reproché d’avoir trahi mes réflexes de journaliste : c’est inaudible pour moi. Je suis formée à l’Université libre de Bruxelles, je connais les exigences du métier et j’ai travaillé vingt-cinq ans à la RTBF. Je sais comment fonctionnent les rédactions, les directions, les équilibres internes. Le pluralisme, c’est reconnaître qu’il n’existe pas de neutralité absolue : chaque média porte une culture. On sait que La Libre Belgique est perçue plus à droite, que la RTBF penche davantage à gauche. L’important reste l’éthique. Et sur ce point, je fais une confiance totale aux journalistes et à leur travail de qualité. »
Votre quotidien de députée vous éclaire-t-il sur vous-même ?
« Il clarifie absolument qui je suis. J’ai longtemps interrogé mon propre parcours : je suis partie d’un rêve de danseuse classique, j’ai travaillé en Russie, sur des scènes de théâtre, portée par l’exigence et la discipline du ballet. Puis sont venues les études de journalisme, presque comme une intuition plus qu’un plan de carrière, avec l’idée de rester dans un univers culturel et artistique. Je ne savais pas encore où j’allais, mais je suivais un fil. »
Est-ce une blessure qui vous a fait arrêter la danse ?
« Aucune blessure, simplement la lucidité. Je savais qu’à 30 ans, je deviendrais professeure de danse et que cette trajectoire ne comblerait pas mon désir de vie. Un ami entrait en journalisme à l’ULB ; il m’a ouvert une porte. Ensuite, j’ai découvert l’énergie des plateaux de la RTBF et de TF1, après les théâtres russes. Les grands shows de variétés ont prolongé mes rêves d’enfance, puis les magazines m’ont rapprochée du terreau local, de l’ancrage qui me ressemblait. Animer « Les Ambassadeurs » a été un privilège, dans la continuité de « Forts en tête » : sillonner la Belgique, rencontrer artisans, figures de village, grandes familles. Aujourd’hui, députée élue en Brabant wallon, je fais le même travail de relais, du terrain au Parlement. Finalement, le travail politique ressemble au journalisme : écouter, comprendre, transmettre. »

Brussels 28/08/2007
RTBF Rentrée 2007-2008
* Jacques MERCIER & ARMELLE
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Que retenez-vous de votre séjour en Russie ?
« J’y suis partie à l’ouverture de l’URSS. Les vitrines vides, les files d’attente, la sensation d’être suivie : cette atmosphère m’a marquée. Plus tard, j’ai écrit pour « L’Heure H » le récit de vie de Rudolf Noureev. Replonger dans Saint-Pétersbourg a été une expérience cathartique. J’y ai retrouvé des impressions, notamment sur le climat communiste, ces vérités murmurées au cœur des cuisines. Je vivais chez une guide touristique qui avait accueilli une fanfare suisse. J’ai passé la journée avec eux, parlant français, mais nous étions suivis par des voitures du KGB. J’ai dû remettre mon passeport, que j’ai récupéré seulement quatre jours plus tard. L’ambiance était singulière… »
La Russie d’aujourd’hui vous bouleverse-t-elle encore ?
« Oui. Lorsque Vladimir Poutine a été réélu pour un troisième mandat, j’ai ressenti une profonde désolation. Bien avant l’invasion de l’Ukraine, j’étais inquiète. Cette trajectoire m’attriste et confirme ma vigilance face aux dérives autoritaires. »
Vos inquiétudes portent-elles surtout vers l’Est ?
« Elles sont mondiales. Voir les partisans de Trump marcher sur le Capitole a été un véritable choc. J’ai rejoint un groupe sur la défense pour comprendre les enjeux, dialoguer avec l’armée belge, réfléchir au réarmement. Élever seule deux fils oblige à anticiper. »
Comment réagissez-vous quand un général français évoque la nécessité de se préparer à perdre nos enfants ?
« Je comprends parfaitement l’émotion que suscite une telle déclaration. Mais mon histoire familiale m’enseigne à écouter ces paroles avec toute la vigilance et la prudence que requiert le contexte actuel. Si nous sommes perçus comme l’ennemi par certains pays, cela impose de réfléchir à notre protection. J’entends des personnes nous traiter de va-t-en-guerre, mais anticiper les risques face à un ordre mondial en bascule me semble prudent et nécessaire. Je discute beaucoup avec mes fils du monde actuel. L’aîné rêve d’entrer à l’École royale militaire. »

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Quel regard vos fils portent-ils sur la femme, sachant que vous pouvez être perçue comme une « warrior » ?
« C’est un point qui m’inquiète un peu. J’ai dû mobiliser des ressources insoupçonnées pour gérer ce que je ne croyais pas possible, et je crains que cela fixe un certain niveau d’exigence. Je crois qu’ils chercheront surtout une partenaire, pas une femme à protéger, et c’est sans doute très sain : on va plus loin avec une véritable collaboration. Je leur ai montré que je porte beaucoup, mais toujours en équipe : je fais mon travail, ils font le leur. Leur rôle est de contribuer, d’apprendre, de performer à l’école. »
Et si vos enfants ne réussissaient pas comme vous l’espérez, serait-ce si grave ?
« Non, mais cela demanderait davantage d’énergie pour les soutenir. L’année dernière, mon plus jeune était en décrochage scolaire. Cette année, il est à l’internat deux jours par semaine, ce qui lui apporte le cadre nécessaire, et tout fonctionne mieux. C’est un luxe d’avoir des enfants qui progressent, mais j’ai mis tous les moyens en place pour que cela arrive : je revois mes systèmes tous les six mois. Je reste très vigilante, je les suis matin et soir, en discutant calmement de leurs tâches. Je ne les lâche jamais. »
Quelle femme êtes-vous en amour ?
« Je me considère entière, passionnée, et une grande amoureuse. Aujourd’hui, j’ai choisi de maintenir mon équilibre en fonctionnant seule, un choix que j’ai mis du temps à accepter. Cela ne signifie pas que je ferme mon cœur, mais que j’ai besoin de ce moment pour me poser et m’accorder à moi-même ce que je ne m’étais pas donné auparavant. Cette année de recentrage m’a apporté sérénité et harmonie. Je crois aussi être exigeante, aspirant à ce que chaque jour soit magique. »
Cela fait penser à « Fanfan », le film inspiré du livre d’Alexandre Jardin, et à cette réplique : « Je te quitterai tous les matins et tu auras jusqu’au soir pour me reconquérir. » Vous reconnaissez-vous dans cette idée ?
« Oui, je crois que je suis un peu comme ça, peut-être même un peu trop. J’ai très peur du quotidien, et la vie m’a constamment imposé de me battre. Cette lutte a été une forme de survie : si j’avais évolué dans un cadre plus sécurisant, conforme à ce qui convient à beaucoup, je me serais sans doute perdue. J’avais besoin dans mon système mental de me réinventer, d’être confrontée à mes limites, d’être en difficulté. »
« Je suis partie d’un rêve de danseuse classique, j’ai travaillé en Russie, sur des scènes de théâtre, portée par l’exigence et la discipline du ballet »
Pourtant, vous avez deux fois dit oui au mariage.
« (Sourire) Mes unions ont toujours été teintées d’ambivalence. Par exemple, mon mariage avec Jeff Bodart était pensé pour durer un an seulement. C’était très rock’n’roll. Mais je préfère ne pas aborder ce sujet, car il est trop compliqué et me ramène à sa mort. Avant de partir, il m’avait confié : « Ne me trahis jamais ». C’est un souvenir précieux et intime que je souhaite garder pour moi. »
Après cette douloureuse épreuve, vous rencontrez le père de vos enfants, que vous épousez…
« Je me suis mariée avec lui parce que je voulais des enfants et que je pensais qu’ils avaient besoin de parents mariés. Je suis très classique (rires) sans être « pour » cette institution. Cela dit, en vieillissant, je trouve charmant le mariage tardif. J’ai vu une amie se marier à 56 ans, et c’était magnifique. La grande chance que j’ai aujourd’hui, c’est de pouvoir écrire mon avenir. Honnêtement, je ne pense pas que le mariage m’aurait conduite là : j’ai toujours eu en tête l’image de l’épouse un peu dans l’ombre de son mari, et je ne suis pas cette femme. Nous avons encore beaucoup à réinventer. »
Certains malentendus persistent sur votre vie personnelle et votre rôle de mère solo. Comment les vivez-vous ?
« Parfois, les gens s’imaginent que mes mariages ont conditionné mon train de vie. Héritière et femme entretenue ! C’est insupportable et cela me désole qu’existe encore ce biais culturel : on nous voit comme des femmes incapables d’exister en solo, de s’assumer. On m’a dit un jour : « Je ne peux pas imaginer qu’Armelle élève ses enfants seule », alors que je me débrouille parfaitement. C’est arrogant et frustrant de sentir qu’on ne nous légitime pas. On m’a aidé humainement à surmonter les épreuves, par le biais de l’amitié, par exemple. Pour le reste, je ne dois rien à personne. »
Peut-on parler de votre maman, que vous avez perdue récemment ? Comment vivez-vous ce deuil aujourd’hui ?
« Ma maman était malade, atteinte de Parkinson et d’Alzheimer, et je me préparais à son départ. La maladie nous entraîne si loin que, paradoxalement, voir nos parents partir devient un soulagement. Ces quatre dernières années ont été un temps pour faire la paix avec elle, lui dire ce que j’avais à dire, pardonner ce qu’il fallait pardonner. J’avais une relation à la fois fusionnelle et compliquée avec elle, comme beaucoup de filles avec leur mère. Aujourd’hui, je me sens sereine, habitée par mes parents. La fin de vie est difficile, exigeante. Comme disait une amie : « Il faut être héroïque pour être vieux. » »
Votre mère avait-elle conscience de disparaître de son vivant ?
« Non… Peut-être m’a-t-il manqué, d’ailleurs, d’entendre de sa part : « Un jour, j’oublierai que tu es ma fille. » Car elle m’a totalement oubliée. Le plus difficile a été de la voir régresser. Je savais que la maladie la mènerait à ne plus me reconnaître, et je m’y étais préparée, mais traverser cette régression reste douloureux. Beaucoup dans ma génération ont déjà vécu la perte d’un parent à cause d’Alzheimer et m’avaient éclairée sur ce qui m’attendait, mais l’expérience reste intense et complexe. Ce qui a compliqué encore plus les choses, c’était la folie du travail, mes enfants et la distance avec Bruxelles : je ne pouvais pas lui rendre visite autant que je l’aurais voulu. Les six derniers mois ont été particulièrement difficiles, mais j’ai trouvé le personnel soignant absolument remarquable. Et face aux difficultés d’aller la voir aussi souvent que je l’aurais voulu, ils m’ont déculpabilisée, m’assurant qu’elle était en de bonnes mains et que je faisais du mieux que je pouvais. »
Avant cela, vous aviez dû mettre aussi votre père en maison de repos.
« Oui, nous les avons placés ensemble deux mois avant le Covid, et la pandémie a rendu les visites impossibles : j’ai dû annoncer à mon père la mort de son petit frère derrière une vitre, sans contact physique. Ce fut une période terrible, marquée par l’isolement. Je lui écrivais de longues lettres, mais il était trop fatigué pour les lire ; il avait surtout besoin de présence. Au cœur de ces difficultés, le personnel soignant a créé des moments d’humanité et de distraction extraordinaires, dansant dans les couloirs pour des résidents installés dans l’embrasure de leur porte et condamnés à l’isolement. Mon papa est décédé quelques mois après avoir été placé, et ma maman avait déjà commencé son Alzheimer. Les funérailles ont été très restreintes, dix ou quinze personnes. C’est une période de l’histoire très à part. »
Vivre ces départs amène une question essentielle : que reste-t-il de nous ?
« Nos parents, nous les portons en nous, dans chaque geste, chaque chose. J’ai eu un rapport compliqué avec ma mère, mais être moi-même maman d’un enfant neuroatypique m’a donné de nouvelles clés pour la comprendre et lui pardonner. À l’époque, il y avait moins de conscience de ces particularités, moins d’outils. On ne parlait pas de neuroatypisme. Aujourd’hui, des artistes comme Zaho de Sagazan ou Laura Laune ouvrent des portes. Et je les salue pour cela. »
Pour finir, quel est votre credo ?
« Ce qui me donne cette énergie, c’est que j’accepte enfin d’être une femme de conviction. Après vingt-cinq ans dans un média public, portée par des textes souvent remaniés, je ne m’étais jamais accordé une voix propre. En politique, j’ai appris que j’avais le droit d’être entendue, et ce n’est pas encore totalement acquis. C’est un privilège d’être une femme avec une voix qui compte, un rôle à jouer. Je reste une grande amoureuse de la vie. »
Même si elle vous a souvent bousculée ?
« Oui, cela n’a jamais éteint mon enthousiasme ni ma capacité à aimer profondément ». – Nadia Salmi