Le docteur Mark Godeschalk – ou juste « Docteur Mark » – est médecin missionnaire, originaire des Pays-Bas. Il est en RDC depuis 2018 et travaille pour la communauté Emmanuel CE39, une église protestante de la région de l’Ituri. Basé successivement à Nyankunde, à Lolwa, puis à Bunia depuis 2022, il voyage en permanence pour superviser plus de 40 structures sanitaires.

Il y a deux semaines, « Docteur Mark » s’entretient avec l’infirmier titulaire du centre de santé d’Abelkozo, à 15 kilomètres de Mongbwalu. L’infirmier lui dit : « J’ai trois, quatre malades ici. C’est réellement la maladie à virus Ebola. Mais malheureusement, je les ai mis seulement dans l’isolement. Il n’y a pas de transport. On ne peut pas les emmener au centre de traitement. Ils restent ici. » Certains sont décédés sur place. L’infirmier manquait de matériel pour les soigner. Il manquait aussi de matériel pour se protéger lui-même.

« Ce n’est pas l’unique exemple, dit « Docteur Mark ». Il y a plusieurs structures où on a le même problème. »

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Le problème est aussi mécanique. Normalement, chaque patient suspect doit être prélevé et isolé. Mais certains postes de santé ruraux en RDC n’ont pas de salle d’isolement. Il faut donc transporter vers des structures qui peuvent accueillir les cas. Or, les ambulances sont rares. Au début de l’épidémie, des taximen et des motards assuraient parfois ce rôle. Certains ont arrêté. Ils ont compris le risque. « Le transport est devenu difficile », confie le praticien venu des Pays-Bas.

Une infirmière enterrée à côté de sa structure

La semaine dernière, « Docteur Mark » était dans un village à 15 kilomètres de Mongbwalu. Une infirmière y était tombée malade plusieurs semaines auparavant. Elle était décédée. On l’avait enterrée là, à côté de la structure sanitaire où elle travaillait. « J’étais là. C’est vraiment une situation triste », lâche le docteur.

Ce qu’il observe dans ses déplacements, c’est un déséquilibre : « Peut-être beaucoup d’attention par là où il y a des grands hôpitaux, peut-être beaucoup d’attention par là où il y a les villes ou les centres. Mais entre-temps, il y a des centres de santé, des postes de santé, des structures sanitaires de santé primaire qui reçoivent d’abord les malades. Et c’est là où il n’y a pas encore d’appui à travers la riposte. »

Soigner sans savoir

La flambée a été officiellement déclarée le 15 mai 2026. Mais selon ce que des soignants ont rapporté à « Docteur Mark », des cas auraient existé dès le mois de mars, peut-être en février. Il précise aussitôt : « C’est quelque chose que je n’ai pas investigué moi-même. C’est selon les dires, selon ce qu’ils m’expliquent. »

C’est dans cette période, avant que le diagnostic soit posé, que le personnel soignant a été le plus exposé. On soignait sans savoir ce qu’on soignait. Les mesures de protection n’étaient pas en place : « On voyait des cas, mais on ne savait pas s’il s’agissait de quelle maladie. »

Et les soignants ne pouvaient pas s’arrêter. « On est un corps soignant, on est devant quelqu’un qui a une maladie et c’est très difficile de croiser les bras », poursuit Mark Godeschalk. Le médecin connaît personnellement trois soignants décédés dans la province depuis le début de la flambée. D’autres sont encore malades : « Il y en a d’autres qui risquent encore leur vie dans la lutte contre la maladie, en train d’être exposés. »

Venir tôt, ou ne pas venir

La semaine dernière, « Docteur Mark » était à Sota, dans la zone de santé de Nyankunde. Des patients y ont été pris en charge : « Avec le peu que les médecins peuvent faire là-bas, on soigne même en perfusion, on fait quelque chose, ça augmente vraiment la chance de survivre. » Il évoque aussi le CME de Nyankunde, le centre de traitement de Rwampara, celui de Bunia : là où les patients arrivent à temps et peuvent être pris en charge, les chances de survie augmentent.

Mais dans les zones rurales, les patients n’arrivent pas toujours : « J’ai vu aussi des zones où, malheureusement, les patients restent à la maison. Parfois, les patients se cachent même pour dire « j’ai peur d’aller à l’hôpital. On ne sait pas, peut-être que je serai maltraité », ou il y a beaucoup de raisons. Si eux viennent à la dernière minute de la maladie, c’est difficile vraiment de soutenir, de faire encore quelque chose. Souvent, il y a décès en peu de temps, malheureusement. »

La peur, et ce qu’elle produit

Sur les rumeurs, sur la défiance, sur les attaques contre les équipes d’enterrement… « Docteur Mark » dit que celles-ci sont liées à la peur qui règne parmi la population.

« Les gens ont peur. Il y a une maladie qui fait rage, c’est parfois un peu inconnu, précise-t-il. Il y en a d’autres qui vont dire que la maladie n’existe pas. Il y en a d’autres qui vont chercher des moyens comme des sortes de traitements ou de prévention. C’est une réaction qui est beaucoup liée à la peur. »

Et il y a un contexte : « Dans une population qui est déjà dans une situation sécuritaire difficile depuis plusieurs années, parmi eux, il y en a plusieurs qui sont aussi traumatisés. Quelque chose de nouveau s’ajoute et ça perturbe la vie. »

Les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp amplifient les rumeurs. « Les gens envoient beaucoup de choses. Plusieurs de ces choses ne sont pas checkées », déplore-t-il.

Ce que la confiance permet

Face à cela, « Docteur Mark » s’appuie sur quelque chose que les équipes extérieures ne peuvent pas toujours avoir : une présence ancienne dans certaines communautés. Il accompagne des réunions avec les leaders, avec les chefs. Il leur donne aussi la parole, pour entendre quelles sont les rumeurs qui circulent, avant de répondre : « Les communautés, là où je travaille régulièrement, me connaissent. Ils ont un peu confiance à ce que je dis. »

Les églises, dit-il, « ont une position très capitale dans la société ». Pour porter des messages clairs, « des messages qui ne sont pas des messages de désespoir, mais qui donnent l’espoir ». Et qui disent aussi : « Il y aura une fin de cette épidémie à un moment donné. »