Le néologisme « austéritaire », aujourd’hui improprement utilisé comme synonyme d’ « austère », fut forgé autour de 2012 par le Parti de Gauche pour désigner les régimes alliant politiques d’austérité et gouvernance autoritaire. Mieux: « austéritaire » désigne les états qui sont poussés à l’autoritarisme par l’austérité. L’affaire Lyhanna en est un cas particulièrement frappant.

            Le mécanisme austéritaire le plus simple consiste dans la répression s’abattant sur ceux qui protestent contre l’austérité. L’affaire Lyhanna enclenche un mécanisme plus subtil. Chacun sait que la cause première des dysfonctionnements tragiques ayant mené à la mort de l’enfant est le manque de moyens alloués à la justice et la police, qui ne sont pas en mesure d’appliquer les lois. Déterminés à ne pas augmenter ces moyens, les Darmanin, Retailleau et Attal se lancent dans une surenchère législative, comme si le problème résidait dans la loi elle-même et non dans l’incapacité de l’appliquer.

            Castration chimique, perpétuité réelle, fichiers publics ouverts à des milices de chasseurs de pédocriminels sur le modèle des « voisins bienveillants » : aucune notion de morale ou de droit ne peut tenir face à l’émotion – mais laquelle ? Le désir de vengeance, bien sûr. BFMTV ne se lassait pas de rediffuser l’image d’un père de famille promettant de tuer quiconque toucherait à ses filles. Quel parent ne s’est pas complu dans de telles visions ? Ces pulsions humaines et primaires, élevées au rang de parole, deviennent les finalités de la loi ; c’est pourquoi nul ne se préoccupe de l’efficacité des lois envisagées. Le but n’est plus de prévenir la pédocriminalité mais de se venger du criminel, et la mesure de la sanction n’est plus son efficacité propre mais l’intensité du désir de vengeance.

            La loi doit assouvir la haine et la haine devient l’émotion obligée dans laquelle doit communier la collectivité. Aussi quand Mathilde Panot évoque la prévention, les journalistes écoutent à peine. Panot relève que la sévérité de la peine n’a pas d’incidence sur le passage à l’acte, tandis que la certitude d’être pris est, en revanche, dissuasive, ce dont il s’ensuit évidemment qu’il est urgent de se donner les moyens d’appliquer la loi mais inutile de la durcir. Apolline de Malherbe ne voit pas le rapport et repose sa question, comme s’il n’y avait pas été répondu: voulez-vous castrer chimiquement les pédophiles? Elle n’a pas entendu la réponse car toute son attention est concentrée sur un point: haïssez-vous assez les criminels ? Voulez-vous châtrer les pédophiles et pendre les juges ?

            La veille, on demandait à Manuel Bompard s’il était contre les sanctions aux magistrats, à quoi il répondait qu’une enquête était en cours et déterminerait si des sanctions s’imposaient. Autrement dit : le coupable doit être puni, cela va de soi. Mais la question absurde qui lui était posée signifiait en réalité : haïssez-vous les juges, pensez-vous comme nous que toutes ces histoires de justice, ça commence à bien faire, ou aimez-vous ces êtres décadents coupables d’aimer les criminels ? Faut-il rappeler que personne n’aime les criminels, et certainement pas les pédocriminels. Les discours de Bompard et Panot ne sont pas d’amour mais de raison. Mais la haine ne connaissant nul raison, croit y discerner un amour qui devient sa cible première.

            Quand la haine fait la politique, alors c’est l’essence du fascisme qui se distille dans la société. L’autoritarisme découle aussi immanquablement de l’austérité que l’on passe de Hollande à Macron puis Retailleau et Bardella. Mais l’autoritarisme ne devient fascisme que quand la violence d’Etat rencontre la haine des gens, qui ne font plus peuple mais meute. Quand j’entends Bruno Retailleau appeler à la formation de « chasseurs de pédocriminels » sur le modèle des « voisins vigilants », j’imagine lesdits chasseurs marcher sur les juges, flanqués de policiers encartés chez Alliance, et je n’ai pas de mal à voir la couleur de leur chemise.