Comédien, chanteur et homme de radio, Romain Lemire a subi les violences sexuelles de son père, de 7 à 14 ans. Dans un premier roman aussi inventif dans sa forme que bouleversant sur le fond, l’auteur français décrit à hauteur d’enfant et de jeune adulte comment l’inceste sabote de façon souterraine une trajectoire affective.

Il y a eu Christine Angot. Il y a eu le livre pionnier de l’anthropologue Dorothée Dussy (‘Le berceau des dominations’, 2013). Puis le choc médiatique du récit de Camille Kouchner, ‘La familia grande’, et du roman ‘Triste tigre’ de Neige Sinno, donnant naissance au mouvement #MeTooInceste. Depuis quelques années, les violences sexuelles intrafamiliales se sont imposées, par la littérature du réel, comme un thème majeur du débat public.

Romain Lemire, lui, s’est longtemps senti illégitime, parce qu’homme, à raconter son histoire. Abusé par son père dès l’âge de 7 ans, l’auteur a d’abord trouvé dans la scène, le théâtre et la chanson, l’antidote provisoire à cette dissociation, cette absence à soi que connaît toute victime d’inceste. La littérature, pourtant, l’appelait depuis l’enfance. Mais s’il lui fallait écrire un grand texte, c’est par cette histoire-là qu’il devait commencer.

La forme et le fond

A l’orée de la cinquantaine, ayant dépassé l’âge fatidique de 47 ans (âge auquel son père s’est donné la mort), Romain Lemire livre ‘Clément’. Le récit sans fard d’une vie saisie dans l’ombre portée de l’inceste. Très vite, le livre fascine, remportant à sa parution ce printemps le prix Goncourt du premier roman. Un roman, oui, parce que la forme, ici, entretient en permanence un dialogue virtuose avec l’histoire déployée.

Dans ‘Clément’, Romain Lemire nous raconte sa vie, de la naissance à nos jours. Mais l’idée géniale de ce récit tient au fait que la narration, conçue en partie comme un journal à la première personne, épouse l’âge du protagoniste. Autrement dit, quand Clément vit, pour la première fois, l’inceste à l’âge de 7 ans, c’est avec les mots de l’enfance qu’il tente d’expliquer ce que le père lui fait subir. Un peu comme si le personnage du ‘Petit Nicolas’ de Sempé et Goscinny, modèle revendiqué, se mettait à parler de fellation. La scène, forcément, n’en est que plus bouleversante.

L’inceste, pour lui, est une bizarrerie, une étrangeté, quelque chose qui fait intrusion dans sa vie, mais qui vient de nulle part. Et c’est la raison pour laquelle l’inceste est indicible pour l’enfant, c’est une bombe à retardement.

Romain Lemire, extrait de l’entretien QWERTZ Se défaire de l’emprise au-delà de la mort

Pendant sept ans, le père abuse régulièrement de Clément. Ses frères, ses cousins et certains élèves de son père subissent le même sort. Mais un jour, l’aîné parle et le père met fin à ses jours, laissant une lettre dans laquelle il demande le silence. Adolescent mal dans sa peau, Clément se construit alors en s’appropriant les signes du père absent: il porte le même parfum que lui, arbore sa médaille autour du cou, se met à fumer et prend ses quartiers dans le bureau paternel. Se défaire de l’emprise, on le comprend, est le travail d’une vie, et pendant des décennies, Clément n’identifie pas bien ce qui sape ses histoires d’amour, aussi nombreuses qu’insatisfaisantes.

Il faudra donc l’écriture, reconstituant les sinuosités de ce chemin embrumé, pour que Romain Lemire élucide et se réapproprie cette jeunesse volée. C’est là, sans doute, un des charmes merveilleux de ce récit qui compose, au fil de la vie de son double Clément, un portrait d’époque à la précision roborative, fourmillant d’allusions à la culture populaire, au monde politique ou aux objets fétiches de son temps.

Je suis Clément et, plus je me suis déplacé à l’intérieur de moi-même, plus je me suis approché de Romain, qui est mon auteur. Je suis Clément et, aboutissant au terme de ce récit éponyme, ce qu’on appelle un dénouement, j’offre un avenir à mon passé.

Extrait de ‘Clément’ de Romain Lemire Dysfonctionnement de la société

En dialogue constant avec sa lectrice, son lecteur, Romain Lemire multiplie les points de vue, les formes narratives pour conduire imperceptiblement ‘Clément’ du ‘je’ au ‘nous’. Car si le témoignage intime suffit sans doute à remuer les consciences individuelles, la question de l’inceste relève d’abord d’un dysfonctionnement culturel et structurel de notre société.

« Pour violer un enfant, il faut un village », écrit ainsi l’auteur, rejoignant de sa voix unique le chœur de celles et ceux qui appellent de leurs vœux la fin du patriarcat, ferment de tous les abus. La clémence, contenue dans le titre de ce roman terrible et lumineux, est sans doute à ce prix.

Nicolas Julliard/sf

Romain Lemire, ‘Clément’, ed. Le Cherche Midi, 9 avril 2026

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