Un projet de l’Université de Berne a permis de restaurer la biodiversité dans une soixantaine de prairies de fauche situées entre Nyon et Lucerne. Grâce à cette initiative, le nombre d’espèces végétales a augmenté de 30%. Pour les agriculteurs, une gestion extensive entraîne une perte de productivité, compensée par une contribution financière versée par la Confédération.
Entre les brins d’herbe d’un champ de Mühleberg, dans la campagne bernoise, se cache la réponse à une question fondamentale: comment accroître la biodiversité dans les prairies de fauche du Plateau suisse? La Tessinoise Laura Forgione, chercheuse à l’Institut d’écologie et d’évolution de l’Université de Berne, a consacré sa thèse de doctorat à cette problématique.
Les prairies de fauche servent à produire le foin que les agriculteurs donnent au bétail. Véritables îlots de biodiversité, elles constituent des habitats idéaux pour les fleurs et les insectes. Mais l’intensification des pratiques agricoles les a progressivement appauvries.
À gauche, la chercheuse Laura Forgione lors d’une étude de la végétation dans une prairie. [Université de Berne] Le problème de l’intensification
« À partir de la Seconde Guerre mondiale, la gestion des prairies est devenue plus intensive. On a utilisé davantage d’engrais et on a fauché plus fréquemment. Cela a entraîné une forte perte de biodiversité », explique Laura Forgione, rencontrée sur place par Il giardino di Albert, l’émission scientifique de RSI.
Pour lutter contre ce phénomène, la politique agricole suisse a introduit les surfaces de promotion de la biodiversité (SPB), qui encouragent, grâce à des contributions financières versées aux agriculteurs, une gestion plus extensive des terres agricoles.
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Dans les prairies, cela signifie notamment renoncer à l’utilisation d’engrais et retarder la première coupe de l’herbe. Cette approche s’oppose à une gestion dite intensive, dont l’objectif principal est d’obtenir le rendement le plus élevé possible.
Pourtant, ces mesures ne suffisent pas, souligne la chercheuse: « Des décennies d’exploitation intensive ont fortement réduit les réserves de graines présentes dans le sol de ces écosystèmes. C’est pourquoi les prairies ont besoin d’être aidées par des semis. » C’est précisément l’objectif de son projet de recherche.
>> Voir le reportage de RSI : RSI, Prima Ora 12.06.2026, 18h00 Un travail inédit
Depuis 2019, soixante prairies de fauche situées entre Nyon et Lucerne ont été ensemencées selon différentes méthodes. Certaines ont bénéficié de transferts de foin et de graines provenant de prairies particulièrement riches en espèces. Ce projet de grande ampleur, inédit à cette échelle, a nécessité la collaboration de nombreux agriculteurs.
Parmi eux figure le Bernois Beat Freiburghaus. L’idée de participer est née d’une discussion familiale. « Mon père et moi y avons réfléchi ensemble, raconte-t-il. Est-il possible de faire quelque chose pour valoriser nos terres? La réponse a été immédiate: c’est une excellente idée. Nous n’avons rien à perdre et tout à y gagner. »
Des résultats encourageants
Deux ans seulement après le lancement du projet, toutes les méthodes testées ont permis d’augmenter la diversité végétale des prairies concernées, auparavant relativement pauvres en espèces. Au total, 90% des parcelles ont atteint le niveau de qualité 2, le plus élevé. Celui-ci est obtenu lorsque six espèces végétales indicatrices au minimum sont présentes.
Le nombre total d’espèces végétales a, quant à lui, progressé de 30%. « Il est intéressant de constater qu’il existe des méthodes de restauration efficaces. Chaque agriculteur peut choisir celles qui conviennent le mieux à son exploitation », relève Laura Forgione. La chercheuse étudie actuellement les effets du rétablissement de la diversité végétale sur différents groupes d’invertébrés.
Les différents niveaux de qualité de la biodiversité, qui décident du montant des contributions fédérales. Les sols cultivés dans le cadre du projet de l’Université de Berne ont atteint le niveau de qualité II, le plus élevé. [Office fédéral de la l’Agriculture (OFAG)] Les compromis nécessaires
La gestion extensive des prairies présente toutefois certaines limites. Beat Freiburghaus s’est engagé à repousser la première fauche après le 15 juin. En conséquence, l’herbe devient trop mûre et perd une partie de sa valeur fourragère, relève l’agriculteur bernois. Les animaux la consomment alors moins volontiers.
Jean-Yves Humbert, responsable du groupe de recherche, évoque un compromis nécessaire au nom de la biodiversité. « La quantité de fourrage et sa valeur nutritive sont inférieures à celles d’une prairie intensive. Mais aujourd’hui, les agriculteurs comme l’opinion publique sont conscients qu’il faut faire un effort pour préserver la biodiversité. C’est pourquoi certains exploitants choisissent une gestion extensive sur une partie seulement de leurs terres. »
En somme, biodiversité et productivité sont deux notions qui doivent plus que jamais coexister. Car l’agriculture de demain dépend de notre capacité à préserver les écosystèmes aujourd’hui.
Matteo Martelli, RSI/dk