Depuis plus de quarante ans, Tinariwen fait circuler à travers la planète une musique née dans les déplacements du peuple touareg. Des camps militaires de Libye aux grandes scènes internationales en passant par sa base historique de Kidal au nord du Mali, le groupe inscrit ses chansons dans une histoire politique et culturelle précise. Voici cinq repères pour en saisir l’essence.

Publié le : 21/06/2026 – 10:00

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Guitares et kalachnikov, les débuts nomades

Un cowboy qui tire des coups de feu et joue de la guitare : l’image de ce western qu’il a vu, enfant, depuis son désert au nord du Mali n’a jamais quitté l’esprit d’Abraybone, de son vrai nom Ibrahim Ag Alhabib. Elle est même à l’origine de ce premier instrument qu’il s’est fabriqué avec un bidon, avant d’acquérir un modèle plus académique à Tamanrasset, ville du sud algérien où il était parti vivre.

Ce nomade avait aussi emporté avec lui les souvenirs de la répression militaire malienne contre la révolte touarègue de 1963, juste après l’indépendance. Son père avait été exécuté, ainsi que ses 80 vaches. Tinariwen, un terme qui évoque les déserts mais aussi l’isolement ou la solitude, naît de cette douleur.

Au milieu des années 1980, ses fondateurs se retrouvent dans des camps en Libye. Là-bas, avec le soutien du régime de Mouammar Kadhafi, les jeunes Touaregs en exil sont formés militairement avec l’objectif de faire entendre leurs revendications culturelles et politiques. Les effectifs du groupe s’élargissent, les premières chansons se structurent. Elles circulent à travers le Sahara sur des cassettes enregistrées de manière rudimentaire.

Les populations touarègues – les Kel Tamasheq – s’approprient la révolte et l’espoir que portent les textes, au son de guitares devenues emblématiques. Certains membres de Tinariwen participent à la rébellion touarègue de 1990. Après les accords de paix, l’année suivante, ils abandonnent les armes pour la musique. Leur premier album officiel voit le jour à Abidjan.

Un Grammy Award comme consécration internationale

Dans une station de radio alimentée en électricité de manière intermittente, le groupe enregistre en 2001 l’album The Radio Tisdas Sessions à Kidal, fief des Touaregs. Le disque est produit avec le soutien du groupe français Lo’Jo, qui joue un rôle décisif dans sa diffusion. Tinariwen est ensuite invité à se produire en Europe, tandis que le Festival au désert, près de Tombouctou, attire un public international.

Avec Amassakoul puis Aman Iman, le groupe affirme un peu plus son identité artistique : un rôle central confié aux guitares et aux chœurs, des textes et une attitude destinés à défendre sa culture, sa langue, son mode de vie. En 2011, Tassili, auquel participe le chanteur américain Tunde Adebimpe du groupe TV on the Radio, reçoit le Grammy Award du meilleur album de musique du monde. Cette distinction apporte à l’assouf, ce blues touareg incarné par Tinariwen, une reconnaissance internationale qui bénéficie aussi à la cause que défend le groupe.

Tinariwen, à la fois matrice et référence

Au fil des années, Tinariwen est devenu un point d’appui pour une nouvelle génération de musiciens touaregs. Dans le sillage de cette formation dont les effectifs ont eux-mêmes beaucoup évolué au fil du temps, tout un mouvement s’est créé. En témoignent les deux volets de la compilation Ishumar (dérivé du terme « chômeurs », en lien avec la situation des musiciens et le regard porté sur eux) parus en 2008 et 2011.

Terakaft — créé par d’anciens proches de Tinariwen — ou Kel Assouf, prolongent cette esthétique. Toumast, Koudede, Ibrajim Djo Experience, Atri N’Assouf ont aussi apporté leur contribution. Aujourd’hui, plusieurs générations se reconnaissent dans ce courant musical qu’elles perpétuent. Au Mali, Tamikrest fait partie de ceux qui revendiquent cet héritage, tout comme Etran de l’Aïr au Niger ou Imarhan en Algérie. Certains de leurs membres ont parfois grandi au contact de leurs glorieux aînés, au sein de leurs familles ou de leurs réseaux proches.

De nombreuses collaborations internationales, en particulier américaines

En raison de l’instabilité politique dans le nord du Mali à partir des années 2010, Tinariwen enregistre régulièrement hors du pays. Tassili est capté dans le désert algérien, dans une tente, avec des invités venus de la scène américaine. En 2014, Emmaar est enregistré dans le désert de Joshua Tree, en Californie, où les musiciens recréent des conditions de vie proches de celles du Sahara.

Des artistes comme le rappeur-poète Saul Williams ou le guitariste Josh Klinghoffer (des Red Hot Chili Peppers) participent à ces sessions. Le dialogue se poursuit sur Amatssou avec des musiciens liés à la country américaine, tandis que le producteur canadien Daniel Lanois (U2, Bob Dylan, Peter Gabriel…) intervient à distance. Sur Amadjar, c’est la Mauritanienne Noura Mint Seymali qui est invitée à trois reprises au micro.

Hoggar, le nouvel album entre transmission et retrouvailles

En 2026, avec Hoggar, Tinariwen retourne sur les lieux de ses tout débuts, à Tamanrasset. Le massif montagneux qui donne son nom au disque constitue un repère géographique et symbolique pour les populations touarègues. Venus là en raison de l’insécurité persistante chez eux, les musiciens n’hésitent pas à s’en prendre ouvertement dans « Aba Malik » aux troupes de Wagner, milice russe (remplacée depuis 2025 par Africa Corps) soutenue par le régime de Bamako et dont ils détaillent les violences.

Les sessions ont eu lieu au studio du groupe Imarhan, qui participe également à l’album. Quelques anciens (Diarra et Sanou Ag Hamed, fondateur de Terakaft) font un retour ponctuel, tandis que la présence du Suédois José González ou de la Soudanaise Sulafa Elyas rappellent l’envergure planétaire du groupe. Avec Tinariwen, la musique du désert résiste aux océans et à tous les climats.