Début avril 2026 s’est tenu à Lyon, pendant trois jours, le One Health Summit. Pour la première fois, une soixantaine d’États et d’organisations internationales et régionales se sont réunis pour promouvoir l’approche one health – « une seule santé » – lors d’une rencontre solennelle à l’image des conférences des Nations unies sur le climat, la biodiversité ou, plus récemment, l’océan. Cette approche est fondée sur l’idée que la santé humaine, celle des animaux et celle des écosystèmes sont profondément liées et interdépendantes. Le concept n’est pas nouveau et, depuis plusieurs années, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’intègre déjà dans ses pratiques. Mais la pandémie de Covid-19 l’a ravivé en montrant à l’échelle planétaire l’urgence de ne plus compartimenter les santés humaine, animale et environnementale pour prévenir l’émergence de nouvelles zoonoses.

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Malgré l’importance cruciale du message que ce sommet visait à transmettre, nous n’en avons pas parlé sur le moment dans Pour la Science. Ce n’est pas que le sujet ne nous paraissait pas digne d’intérêt. Catherine Aubertin, notre chroniqueuse économiste de l’environnement, l’a d’ailleurs évoqué plusieurs fois par le passé. La raison principale de ce silence est que si le sommet a bien rempli son rôle en orientant les projecteurs sur la nécessité de penser la santé au sens large, la mise en pratique du concept one health reste encore très abstraite.

Déclinées selon quatre axes – les maladies infectieuses émergentes, la lutte contre les résistances aux antimicrobiens, la pollution et la transition vers une alimentation durable –, les 47 recommandations publiées à l’issue du sommet sont évidemment bienvenues et constituent une réponse logique face au constat dans ces différents domaines : en substance, elles appellent à davantage de dialogue entre science et société, de surveillance des écosystèmes, de mesures préventives, de coordination scientifique mondiale, de transparence, d’éducation, d’intégration de la dimension one health dans les stratégies d’urbanisation et d’utilisation des sols et de l’eau. Elles invitent aussi à se placer à l’échelle des territoires et promeuvent les systèmes agroécologiques, la préservation de la biodiversité, la mise en évidence et la prise en compte des vulnérabilités, et la caractérisation de l’« exposome One Health », l’ensemble des produits chimiques, plastiques et biologiques auxquels les humains, les animaux et les écosystèmes sont exposés. Le tout avec une gouvernance multisectorielle et transdisciplinaire, une uniformisation des données, et un souci d’éthique et d’inclusion. Néanmoins, ces recommandations ne fournissent qu’une idée assez vague de la façon dont elles pourraient se traduire en actions concrètes aux différentes échelles mises en avant, de l’international au local.

Certes, le sommet a conduit à l’annonce de plusieurs engagements actés à l’échelle internationale : création d’un observatoire mondial des microbiomes pour mieux comprendre le rôle des microorganismes dans la santé globale, signature d’un pacte international pour préserver l’efficacité des antibiotiques, constitution d’un métaréseau international sur la résistance aux antimicrobiens pour regrouper et coordonner les réseaux et financements sur ce thème, formation d’une alliance internationale des villes qui adoptent l’approche one health, lancement d’une coalition parlementaire internationale pour faciliter par les lois sa mise en place. Autant d’initiatives louables à encourager et sans aucun doute indispensables pour introduire de façon pérenne cette vision dans les esprits. Mais qui paraissent encore très éloignées de possibles actions sur le terrain.

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Nous en étions là de nos réflexions à la rédaction. Et puis, début juin, lors du colloque Ases 2 (Approche scientifique des enjeux sociétaux), auquel je participais, l’un des intervenants, l’écologue et biologiste Serge Morand, nous a laissé entrevoir, enfin, que non seulement des actions concrètes étaient possibles, mais qu’elles étaient à l’œuvre en Thaïlande à l’échelle locale depuis plusieurs années, avec succès.

Bien plus modeste, ce colloque rassemblait à Paris, sur trois jours, quelque 80 chercheurs, politiques, journalistes et acteurs de terrain sur le thème « santé et environnement », avec pour objectif de « proposer des pistes d’action concrètes pour une meilleure prise en compte des connaissances scientifiques dans les décisions publiques ». Directeur de recherche au CNRS, Serge Morand est aussi professeur adjoint à l’université Kasetsart, à Bangkok. Il est par ailleurs membre du panel d’experts internationaux sur l’approche one health au service d’institutions des Nations unies comme l’OMS, et participe activement à l’initiative Prezode. Née en 2021 en France, cette initiative, qui rassemble aujourd’hui 37 pays, vise à prévenir l’émergence de maladies infectieuses à la source grâce à une approche one health. Bien sûr, Prezode était à l’honneur au sommet de Lyon, mais la présentation de ses actions y fut succincte et abstraite. Or ce que nous a raconté Serge Morand était bien concret, et a fait l’objet de publications scientifiques.

Dès la fin des années 1970, l’Asie du Sud-Est a commencé à favoriser des politiques qui reliaient santé publique et environnement. En Thaïlande, à partir de 1978, le ministère de la Santé publique a ainsi décidé de former sur le long terme, dans chaque village du pays, une équipe santé (un référent bénévole et dix communicants) pour aider à la mise en place concrète des politiques de santé publique (suivi, surveillance, éducation des habitants, alertes, assistance à l’échelle locale, lien entre secteurs de la santé et secteurs extérieurs…). Dès 1983, 70 % des villages possédaient ainsi leur propre équipe santé. Ces équipes jouent un rôle important dans la surveillance de la grippe aviaire et d’autres zoonoses en Thaïlande et ont contribué à la réaction rapide du pays face au Covid-19.

De plus, depuis 2019, les communautés locales ont la possibilité de gérer elles-mêmes les forêts sur leur territoire dans un cadre légal qui vise à leur assurer les bénéfices de la forêt tout en préservant sa durabilité – un cadre qui concernait plus de 11 000 forêts communautaires et 1 million d’hectares dès la première année de sa mise en place selon le réseau Grassroots Justice. Par ailleurs, depuis plus de vingt ans, toute personne, communauté ou organisation locale a la possibilité de déclencher l’évaluation des effets sur la santé et l’environnement d’un projet ou d’un programme – une étude d’impact à la fois scientifique et participative qui joue en même temps un rôle éducatif et oriente les politiques locales. L’implication des populations a aussi facilité l’étude de l’exposition des humains, des animaux et des écosystèmes aux pesticides dans une région rurale.

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Pour Serge Morand, le concept one health est un outil, rien de plus. Un outil dont il invite chacun à s’emparer à l’échelle locale, simplement en gardant à l’esprit que santés humaine, animale et environnementale sont indissociables. À travers ce prisme, on commencera peut-être seulement par veiller, par exemple, à ne pas laisser d’eau stagner dans un récipient – lieu de reproduction de moustiques potentiellement vecteurs de maladies, ou bien par lire avec un autre regard les programmes des candidats aux prochaines élections présidentielles. Et, qui sait, de proche en proche, peut-être arriverons-nous à créer d’autres récits locaux qui, à l’image de ceux de la Thaïlande, transformeront durablement, par petites touches, notre rapport au monde et à la santé.