L’Institut suisse de spéléologie et karstologie (ISSKA) lance un projet ambitieux: réaliser un inventaire de la faune souterraine suisse. Une initiative essentielle pour mieux comprendre et protéger ces écosystèmes méconnus. L’émission « L’Effet papillon » de la RTS explore ce monde fascinant avec Elena Havlicek, biologiste et pédagogue spécialiste des sols.
Sous nos pieds subsistent encore des territoires largement inexplorés. Pour mieux les comprendre et protéger leur biodiversité unique, l’ISSKA, soutenu par l’Office fédéral de l’environnement, va dresser un état des lieux précis de la faune souterraine suisse, qui n’avait pas été étudiée en détail depuis plus de 50 ans.
50 mètres sous terre
Les chercheurs étudient plusieurs grottes aux caractéristiques très différentes dans le Jura et les Alpes afin de mieux comprendre quels organismes y vivent, comment ils se répartissent et comment ils réagissent aux changements environnementaux.
Des collemboles de quelques millimètres à peine, des crustacés dépigmentés, des mille-pattes cavernicoles ou encore des organismes sans yeux adaptés à l’obscurité totale: ce monde discret abrite une biodiversité étonnante, dont certaines lignées existent depuis 400 millions d’années.
Une biodiversité méconnue
Pour observer cette faune cachée, les scientifiques installent des pièges contenant du jambon et du gorgonzola en décomposition. Une méthode efficace pour attirer certaines espèces prédatrices et mieux comprendre la composition de ces communautés souterraines.
Ces milieux sont particulièrement vulnérables: pollution de l’eau, activités humaines en surface, modification des températures ou assèchement progressif lié au changement climatique peuvent avoir des conséquences importantes sur des écosystèmes qui évoluent lentement et dont les équilibres restent fragiles.
« Les grottes sont des milieux classés comme vulnérables, notamment à cause des activités humaines », explique Maud Galetti, géologue et bio-spéléologue. « Et pour protéger cette faune, il faut d’abord la connaître. »
Une terre encore à découvrir
La Suisse est souvent perçue comme un territoire entièrement exploré. Pourtant, les scientifiques continuent d’y découvrir de nouvelles espèces dans les sols, les grottes ou les nappes souterraines. Certaines estimations suggèrent même que près de 60% des organismes vivants seraient liés, directement ou indirectement, aux sols méconnus.
Vue au binoculaire de Protaphorura armata, une sorte de collombole de 2 millimètres de long. [CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons – U. Burkhardt]
La pédologue Elena Havlicek rappelle également le rôle essentiel des collemboles, ces petits arthropodes qui participent à la décomposition des feuilles mortes en forêt. « Sans eux, les feuilles ne se transformeraient pas en humus, et les sols perdraient leur fertilité. Ces organismes sont les gardiens silencieux de nos écosystèmes », souligne-t-elle dans l’émission L’Effet papillon sur RTS Première.
« On protège ce que l’on connaît, et on aime ce que l’on connaît. Ces paysages invisibles, comme les sols et les grottes, méritent notre attention », insiste-t-elle.
Un projet pour les générations futures
Les données collectées par l’ISSKA permettront de mieux connaître la répartition des espèces souterraines en Suisse et de disposer d’une base de référence pour suivre l’évolution de ces milieux dans dix à trente ans. Ces espèces, souvent bio-indicatrices, sont des témoins précieux. Michel Blanc, biologiste et spéléologue, précise: « Ces organismes réagissent à la pollution et aux changements climatiques. Ils sont des marqueurs essentiels pour évaluer l’évolution de ces milieux. »
Pour Elena Havlicek, les menaces qui pèsent sur ces écosystèmes, comme la pollution, le changement climatique ou l’urbanisation doivent être pris en considération. Mais la pédologue reste optimiste: « Nous savons aujourd’hui comment préserver ces milieux. Par exemple, remettre de la matière organique dans les sols permet de capter le CO2 et de stabiliser leur structure. Chaque geste compte pour protéger ces écosystèmes. »
Zoé Decker/jop