Peut-on facilement publier un livre entièrement généré par l’IA? L’émission A Bon entendeur a fait l’exercice: sur Amazon, rien de plus simple. Le recours à l’intelligence artificielle est d’ailleurs toujours plus fréquent et inquiète les auteurs et les illustrateurs.
L’intelligence artificielle générative s’impose dans tous les domaines et la littérature ne fait pas exception. Le constat s’est imposé en feuilletant un petit livre pour enfant de qualité assez moyenne, acheté sur Amazon.
En se renseignant sur l’auteur, on s’aperçoit qu’il est prolifique et qu’il classe ses livres dans le top des ventes sur la plateforme. Mais on ne trouve aucune trace de lui en dehors du site de vente en ligne. Sa photo de profil semble aussi trop belle pour être vraie. Cet auteur n’en est vraisemblablement pas un et ses livres sont très certainement l’œuvre de l’intelligence artificielle.
>> L’enquête d’A Bon Entendeur :
L’IA s’invite dans la littérature jeunesse / A bon entendeur / 12 min. / hier à 20:10
Ce cas n’est pas isolé. En surfant sur la plateforme, l’émission A Bon entendeur a recensé plusieurs auteurs ‘fantômes’, presque tous classés dans les meilleures ventes. Interrogé, Amazon répond « ne pas apporter de détails sur le compte d’un éditeur [ou d’un auteur] en particulier ». L’entreprise évite soigneusement la question de l’IA.
Un jeu d’enfant
Alors, est-il facile de publier un ouvrage généré par l’intelligence artificielle sur la plus grande librairie en ligne du monde? La RTS a voulu en avoir le cœur net. En une journée, l’équipe d’A Bon entendeur a réalisé un livre illustré d’une cinquantaine de pages, à destination d’un public de 9 à 12 ans.
Le texte généré par ChatGPT sur la base de consignes s’avère sobre, efficace, avec un vocabulaire adapté au public cible. Les illustrations sont toutefois moins convaincantes. La machine parvient à garder une certaine constance tout au long du livre, mais le style est kitsch et clairement pas digne d’un bon illustrateur.
On n’est pas forcément capable d’identifier un produit généré par l’IA
Jérémy Nieckowski, porte-parole de Fnac
Lors de la mise en ligne, un élément surprend: le site demande si tout ou partie du contenu a été généré par l’IA. L’éditeur se doit d’y répondre. Impossible, en revanche, d’avoir accès à cette information en tant que client.
Flou similaire en libraire physique
Et dans une librairie physique, l’information est-elle plus claire? La RTS a interrogé la Fnac et Payot. On ne trouvera pas de mention « sans IA » sur les ouvrages, mais les libraires rappellent travailler presque exclusivement avec des éditeurs professionnels. Or, les livres générés par l’IA sont essentiellement autoédités.
Sur Amazon, des séries de livres pour enfants, aux illustrations qui se ressemblent toutes, se retrouvent dans le top des ventes.
Mais quant à savoir si les deux millions d’ouvrages vendus par la Fnac sont certifiés sans IA, c’est « impossible à dire », répond son porte-parole Jérémy Nieckowski. « Il faudrait passer les deux millions d’ouvrages au scan pour le savoir. Si l’on identifiait un produit généré par l’IA dans nos rayons, on se devrait d’en informer le public. Mais à ce jour, on n’en est pas forcément capable, parce qu’on arrive en bout de chaîne de distribution », précise-t-il.
Si j’ai choisi de dessiner, c’est parce que j’aime ça. Je n’ai pas besoin qu’une IA le fasse à ma place
Dora Formica, illustratrice et autrice de BD
Pour la Fnac, la responsabilité appartient donc aux maisons d’éditions. A elles de régler, dans leurs contrats avec les auteurs, la question du recours à l’IA.
Une concurrence déloyale
Ce déferlement de l’IA dans la création littéraire génère appréhension, tristesse et colère chez les créateurs. Dora Formica, illustratrice et autrice de BD, l’expose de manière très simple: « Si j’ai choisi de dessiner, c’est parce que j’aime ça. Je pense que tout est dit. Je n’ai pas besoin qu’une IA le fasse à ma place. »
Et l’IA ne fait pas que menacer le travail des illustrateurs, elle en tire profit. « Ce qui me met très en colère, c’est le manque de reconnaissance des droits d’auteur », poursuit l’illustratrice. « L’intelligence artificielle s’entraîne sur nos œuvres alors que nous ne sommes pas rétribués pour ça », rappelle Dora Formica.
Pillage, plagiat, concurrence déloyale… Les menaces que l’IA fait peser sur les artistes sont réelles. Faute de régulation, trois créatifs genevois ont décidé d’amener un peu de transparence en créant daliascale.org, une échelle de classement des productions en fonction de leur utilisation de l’IA, de 100% humain à 100% IA.
« L’objectif, c’est que lors d’un appel d’offre, par exemple pour la création d’une affiche illustrée, le client puisse déterminer quel niveau d’utilisation de l’IA est autorisé. Les agences qui y répondent sont donc sur pied d’égalité », explique Niels Ackermann, photographe et co-créateur de l’échelle Dalia. Un outil destiné aussi bien au monde créatif qu’aux administrations, aux médias ou aux écoles.
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Aline Bachofner