Des Nymphéas et Meules de Giverny à la cathédrale de Rouen, chacun croit bien connaître Claude Monet (1840–1926). Mais avant de devenir le père de l’impressionnisme, l’artiste s’est construit au Havre. En explorant les liens familiaux et artistiques du jeune peintre, ses sources d’inspiration et les expérimentations qui le conduiront à révolutionner l’art, l’exposition du MuMa raconte cette histoire fondatrice. De 1845 à 1874, la cité portuaire constitue pour le peintre un véritable laboratoire où se forgent son regard, sa technique et ses ambitions.

À seulement quinze ans, Monet remplit au Havre ses premiers carnets de dessins. « Il est déjà un génie du trait. Son crayon est extrêmement sûr, précis », souligne Géraldine Lefebvre, directrice du musée havrais et commissaire de l’exposition. Le début du parcours évoque également la maison familiale de Sainte-Adresse, où le jeune artiste passe une partie de sa jeunesse, s’imprégnant de l’omniprésence de l’eau, des jardins, des vergers et des fleurs – un monde qu’il recréera bien plus tard à Giverny ! Parmi les œuvres présentées figurent plusieurs portraits de proches, dont un inédit de son père, Adolphe Monet, ainsi qu’un remarquable portrait de son frère aîné Léon, chimiste en couleurs et l’un de ses plus grands soutiens.

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Des natures mortes aux ciels

Autre surprise : les natures mortes de jeunesse. Loin de la touche vibrante qui fera sa célébrité, Monet y déploie un style précis, presque académique, servi par une palette dominée par les tonalités de bruns influencée par Chardin et d’autres maîtres anciens – sauf dans Nature morte avec une bouteille, une carafe, du pain et du vin, qu’il offrit à Eugène Boudin, où irradient déjà un blanc éblouissant et un jaune lumineux à la faveur d’une nappe (prémices de ses paysages de neige) et de quelques morceaux de beurre virtuoses.

Claude Monet, Nature morte avec une bouteille, une carafe, du pain et du vin

Claude Monet, Nature morte avec une bouteille, une carafe, du pain et du vin, Vers 1862–1863

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National Gallery of Art, collection de M. et Mme Paul Mellon © Wahington, National Gallery of Art

Le parcours révèle également une facette méconnue : Monet caricaturiste. Le futur impressionniste croque des caricatures pleines d’humour, certaines très inspirées par celles de Nadar. Attentif aux images de son temps, le jeune artiste apparaît d’une polyvalence étonnante.

Eugène Boudin, Couchant et falaise (Étretat)

Eugène Boudin, Couchant et falaise (Étretat), Vers 1854–1859

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Musée Eugène Boudin, legs Eugène Boudin, 1899 © Musée Eugène Boudin, Honfleur, Henri Brauner

« Monet n’a jamais cessé d’explorer, de se réinventer. »

Géraldine Lefebvre

Mais comment est-il passé de ces débuts à la touche enlevée qui l’a rendu célèbre ? L’exposition présente deux moments charnières. Le premier concerne les ciels au pastel. À partir des années 1860, Monet s’inspire des études de nuages réalisées sur le motif par le Havrais Eugène Boudin. Mais il s’en distingue rapidement en ouvrant davantage ses compositions : horizons abaissés, vastes étendues célestes, silhouettes de navires et jeux de lumière transforment ces petits formats en œuvres d’une grande poésie. Les vibrations colorées de l’eau et du ciel y atteignent parfois un degré de liberté proche de l’abstraction.

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Vers l’impressionnisme

Le second moment clé apparaît dans la section consacrée aux paysages maritimes et portuaires. Marine, effet de nuit, peint dans le port du Havre en 1864 et prêté par la National Gallery d’Édimbourg, attire particulièrement l’attention. Réalisé huit ans avant Impression, soleil levant, ce tableau semble déjà annoncer les recherches futures de l’artiste, à la fois dans la touche, les effets atmosphériques et la représentation de la vie moderne – l’un des aspects majeurs de l’impressionnisme.

Claude Monet, Marine, effet de nuit

Claude Monet, Marine, effet de nuit, Vers 1864

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Edimbourg, National Galleries of Scotland © National Galleries of Scotland

Dans un ciel nocturne agité, l’artiste travaille des percées de lumière à travers les nuages. L’écume et les reflets sur l’eau sont traités avec du blanc pur appliqué par touches énergiques, épaisses et nerveuses. Pour signaler le reflet de la lumière électrique du phare à la surface de l’eau sombre, il appose un petit serpentin jaune pâle qui jaillit comme un éclair. Et signale même avec audace une petite ampoule vert vif sur le mât d’un bateau, et son reflet sur l’eau.

« Ce tableau est clairement un point de bascule dans son œuvre », estime Géraldine Lefebvre, qui admet néanmoins que « le passage de son style très net des débuts à celui-ci est assez mystérieux. On a une chronologie parcellaire, avec des œuvres non datées. Il y a encore pas mal de zones d’ombre. Monet n’a jamais cessé d’explorer, de se réinventer. »

Gustave Le Gray, Bateaux quittant le port du Havre

Gustave Le Gray, Bateaux quittant le port du Havre, 1856

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Archives départementales du Finistère, en dépôt au MuMa

La progression de Monet vers l’impressionnisme s’inscrit aussi dans une ère d’innovations techniques. Monet peint ainsi avec des couleurs synthétiques, beaucoup plus puissantes que celles de Boudin, qui n’a jamais utilisé ces nouveaux pigments. L’exposition évoque également l’influence possible des cadrages photographiques de Gustave Le Gray, qui réalise des marines au Havre en 1856 et 1857.

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Monet vu par Klapisch et Ai Weiwei

Claude Monet, Le Parlement de Londres, effet de brouillard

Claude Monet, Le Parlement de Londres, effet de brouillard, 1903

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Le Havre, musée d’art moderne André Malraux, don de l’artiste, 1910 @MuMa Le Havre / Laurent Lachèvre

Le parcours se termine par les trois toiles majeures du don fait par Monet à la ville en 1910 : une vue de Varengeville de 1897, une vue du Parlement de Londres, avec de merveilleuses nuances de rose, de bleu et de mauve dont la subtilité et la fraîcheur ont été retrouvées grâce à une restauration récente, et enfin les Nymphéas de 1904, chef-d’œuvre absolu du musée. Un paysage aquatique aux superbes effets de contrastes et aux mille nuances de vert. Les groupes de nénuphars jaune et rose posés sur leurs feuilles rondes y flottent comme en suspension dans un espace onirique. Un miroir de reflets où l’air, le ciel, la végétation et l’eau se confondent…

L’exposition intègre également des dispositifs ludiques, comme une table tactile avec un parcours dans la ville sur les pas de Monet, ou encore douze  capsules sonores du cinéaste Cédric Klapisch, qui partage ses coups de cœur de l’exposition. Le réalisateur est tombé amoureux de la ville lorsqu’il est venu au Havre tourner une partie de son film La Venue de l’avenir (2025), avec Vincent Macaigne, où il reconstitue notamment, lors d’une scène pleine de grâce, le moment où Monet peint son célèbre tableau Impression, soleil levant.

En contrepoint, deux œuvres monumentales du Chinois Ai Weiwei, présentées pour la première fois en France, reprennent les Nymphéas du MoMA de New York au moyen de 650 000 briques de LEGO assemblées sur quinze mètres de long chacune. À travers cette réappropriation pop et décalée, l’artiste interroge la célébrité planétaire de Monet et la marchandisation de son image. Mais derrière l’ironie affleure aussi une histoire intime : celle de l’exil vécu avec son père dans un camp de travail chinois, où leurs livres d’impressionnisme brûlés par le régime demeuraient pour eux une lumière à reconstruire dans l’obscurité. Un dialogue émouvant et historique !

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Monet au Havre (1845-1874)

Du 5 juin 2026 au 27 septembre 2026

www.muma-lehavre.fr