Des étés avec des pics de température à 50°C à Genève? Un scénario possible dans une vingtaine d’années, alerte Dominique Bourg. Le philosophe défend une nécessaire « bascule de civilisation » et appelle les jeunes à transformer leurs angoisses en colère, puis en actions concrètes contre le réchauffement climatique.

« Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que nous sommes au début d’un processus », a expliqué Dominique Bourg, philosophe et expert en environnement, dimanche dans le 19h30 de la RTS. « Si vous regardez le rythme de réchauffement, il y a 20 ans, c’était +0,2°C par décennie. Aujourd’hui, on est à +0,35°C par décennie. C’est pratiquement le double », alerte-t-il.

Au rythme de +0,35°C par décennie, développe Dominique Bourg, le climat mondial devrait avoisiner les + 2°C par rapport à l’ère préindustrielle dans les années 2030 – et non en 2050, comme le prévoient les projections basées sur des rythmes de réchauffement à +0,2°C par décennie. « Tous les événements que l’on connaît vont voir leur intensité doubler », souligne-t-il.

Selon l’Académie suisse des sciences naturelles, la Suisse se réchauffe d’ailleurs deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Pour 2025, la température moyenne annuelle a été supérieure de 3°C à celle de la période de référence préindustrielle.

Effets dévastateurs sur la vie

« Des pics à 50°C à Genève sont tout à fait possibles dans 20 ans », résume Dominique Bourg. Les effets sur le vivant seront dramatiques.

« On voit déjà comment souffre la végétation entre 40°C et 45°C. Et pour les animaux, on le voit par exemple pour de petites d’hirondelles ou des martinets, des espèces qui nichent sous les toits. A ces endroits, on a atteint des températures de 50°C. Alors les oiseaux se jettent de chaleur hors du nid. Soit ils crèvent, soit ils sont blessés », regrette le philosophe.

Chaque degré en moins dans ce processus, c’est des souffrances, c’est de la faim en moins

Dominique Bourg, philosophe de l’environnement

Economiquement, si les villes ne sont pas adaptées, les coûts seront « énormes », alerte-t-il également. Exemple simple: les transformateurs électriques. En cas de fortes chaleurs, ils pourraient simplement se mettre à brûler, comme en Bretagne le 23 juin. 

« On sous-estime vraiment l’impact du réchauffement. Imaginez une ville où pendant 60 jours, les journées sont à 35°C, et les nuits entre 25 et 27°C, voire peut-être même 29°C à l’avenir. C’est suffoquant. C’est au-delà de nos limites physiologiques, dans une certaine mesure ».

« Les élites politiques et économiques sont les premiers responsables »

Le philosophe accuse les responsables politiques de ne pas avoir pas su se hisser à la hauteur de cet enjeu historique. « Les élites politiques et économiques sont les premiers responsables. Les premiers modèles climatiques qui ont fonctionné, c’est un Américano-Japonais [Shukurō Manabe] et un Allemand [Klaus Hasselmann] qui les ont mis au point » dans les années 60 et 70, relate-t-il.

Espérons qu’on arrêtera de mettre des cinglés au pouvoir

Dominique Bourg, philosophe de l’environnement

En octobre 2021, les deux hommes ont d’ailleurs reçu le prix Nobel de physique pour leur modélisation du climat de la Terre et pour en avoir quantifié la variabilité et prédit de façon fiable le réchauffement.

« Bascule de civilisation »

Si son discours peut apparaitre comme pessimiste à certains, le philosophe répond qu’il n’est jamais trop tard pour lutter contre le réchauffement climatique. Certes, « il est trop tard pour ne pas avoir de gros problèmes ». Mais « il faut un changement radical de société. Une bascule de civilisation. Chaque degré en moins dans ce processus, c’est des souffrances, c’est de la faim en moins ». 

« Maintenant, il faut y aller à toute vitesse », ajoute-t-il. Ce qui lui donne de l’espoir, c’est qu’en 2026, toute la planète est sous pression. « On peut espérer qu’il y ait un éveil ».

 L’angoisse, on la libère d’abord avec de la colère. Ensuite, on la libère avec de l’action

Dominique Bourg, philosophe de l’environnement

Mais, nuance Dominique Bourg, « il y a un fou qui s’appelle Trump, qui a viré des dizaines de milliers de chercheurs, qui a supprimé des données, qui veut supprimer les satellites [liés à la surveillance du climat]. Espérons qu’on arrêtera de mettre des cinglés au pouvoir. Il y a effectivement une partie de la classe politique qui nous raconte n’importe quoi, aussi dans ce pays [en Suisse] », dénonce-t-il.

Face à l’angoisse, notamment celle des jeunes, le philosophe appelle à ne pas désespérer. Cette anxiété, « on la libère d’abord avec de la colère. Ensuite, on la libère avec de l’action. Car on a des marges d’action qui sont importantes. Et dans nos sociétés, il y a des choses assez extraordinaires qui se font déjà. […] Il faut se retrousser les manches, et on pourra finir par rendre ce monde meilleur, et moins fou », conclut Dominique Bourg.

Propos recueillis par Jennifer Covo

Sujet web: Julien Furrer