Un nouveau rapport très complet, réalisé par plusieurs professeurs d’économie, révèle qu’en Suisse les inégalités se creusent fortement là où on ne les attendait pas. La RTS a pu en prendre connaissance en primeur lundi.
En Suisse, lorsque l’on parle d’inégalités, il est souvent question d’écarts salariaux. Les rémunérations élevées de certains grands dirigeants font régulièrement bondir les syndicats et chaque automne les négociations salariales sont tendues.
Pourtant, selon Marius Brülhart, professeur d’économie à HEC Lausanne et co‑auteur du rapport, ces vingt‑cinq dernières années, c’est ailleurs que les écarts se sont véritablement creusés. Interviewé lundi dans La Matinale, il rappelle que « la Suisse est connue comme un pays où la distribution des salaires est relativement égalitaire, en comparaison avec d’autres pays européens. En revanche, en matière de fortune, nous sommes particulièrement inégalitaires ».
Les fortunes ont augmenté d’environ 4%, tandis que les revenus n’ont progressé que de 2,5%
Marius Brülhart, professeur d’économie HEC Lausanne
Selon lui, les personnes qui détiennent des parts d’entreprises ou de l’immobilier ont vu leur situation économique s’améliorer beaucoup plus rapidement que celles qui dépendent du revenu de leur travail. « En moyenne, les fortunes ont augmenté d’environ 4%, tandis que les revenus n’ont progressé que de 2,5%. »
Les éléments à l’origine de l’enrichissement du capital
Depuis les années 2000, deux facteurs expliquent l’enrichissement beaucoup plus rapide des détenteurs de capital que des salariés: « Les indices boursiers ont crû deux fois plus rapidement que le PIB, c’est‑à‑dire la production totale de la Suisse. Une part de plus en plus grande du gâteau va donc dans les poches des actionnaires qui détiennent ces titres », explique Marius Brülhart.
Autre cause, la hausse des prix de l’immobilier: « Toutes celles et tous ceux qui possèdent une maison ou un appartement ont vu la valeur de leurs biens augmenter, et là aussi plus rapidement en moyenne que les salaires de celles et ceux qui dépendent du revenu du travail ».
Pourquoi les salaires demeurent le cœur du combat syndical
Face à l’idée que les inégalités se creusent surtout dans le patrimoine et non dans les salaires, l’Union syndicale suisse rejette la critique qu’elle se tromperait de combat. Pour son chef économiste Daniel Lampart, les salaires constituent le revenu principal de la grande majorité de la population. « C’est pour cela que nous avons principalement mis le focus sur les salaires », précise-t-il.
Selon lui, ce travail a porté ses fruits: il a permis de limiter les écarts entre les bas et hauts revenus, tout en évitant que la distance se creuse entre ceux des employés et des entreprises.
Les obstacles à une imposition du capital
Face à ces inégalités et en vue d’un rééquilibrage, Dusan Isakov, professeur de finance et de gouvernance d’entreprises à l’Université de Fribourg, estime qu’il existe une marge de manœuvre sur une hausse de l’imposition de la fortune.
Toutefois, il en souligne les limites: « La Suisse pratique historiquement des taux d’imposition du capital relativement bas pour attirer les entreprises ». Il ajoute que c’est aussi un impôt complexe à prélever, « car lorsqu’on parle de capital, il ne s’agit pas uniquement de monnaie sonnante et trébuchante, mais aussi par exemples d’immeubles qu’il faut évaluer. C’est donc un ensemble d’éléments qui fait que l’on taxe plutôt le travail que le capital. »
Nous nous orientons vers une société où […] les éléments dynastiques pèsent plus que l’effort
Marius Brülhart, professeur d’économie HEC Lausanne
Systématiquement, le financement de nouveaux projets – comme la 13e rente AVS – repose davantage sur les cotisations salariales ou la TVA, ce qui risque d’accentuer les inégalités. Un danger aussi pour la cohésion sociale, s’inquiète Marius Brülhart.
« Nous observons que, gentiment, nous nous orientons vers une société où ce qui compte davantage, c’est la famille dans laquelle on naît ou dans laquelle on se marie; où ces éléments dynastiques pèsent plus que l’effort propre », souligne l’économiste.
Un glissement qui éloigne la Suisse de l’idéal méritocratique fondé sur l’éducation et l’effort individuel, selon les enjeux mis en lumière par ce rapport.
Sujet radio: Sylvie Belzer
adaptation web: Miroslav Mares