Invisibilisées et oubliées de l’histoire académique, les femmes artistes sortent de l’ombre dans laquelle elles ont été longtemps plongées. Un mouvement dans lequel s’inscrivent le Musée de Pont-Aven et celle qui le dirige depuis six ans, Sophie Kervran.

L’éveil professionnel de Sophie Kervran à la cause des femmes artistes s’est fait au fil d’un parcours qui a conduit cette Brestoise vers des études d’histoire, à l’Université de Bretagne occidentale (UBO), puis l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, avec à la clé une thèse sur « la conscience identitaire et patrimoniale en Bretagne au XIXe siècle ».

Elle devient attachée de conservation du patrimoine en 2006 et prend la direction du Musée de l’île de Ré. « Une révélation », confie-t-elle. « J’y ai porté le projet de rénovation et d’agrandissement, explique-t-elle. J’ai découvert ce qui me plaisait : la polyvalence, l’esprit d’équipe, le rôle de meneuse de projets, de cheffe d’orchestre ».

Un passage par Vannes, en tant que responsable du service patrimoine, et elle réussit, en 2012, le concours de conservatrice. À l’issue de sa formation de 18 mois, elle devient directrice adjointe du Musée des Beaux-Arts de Quimper. Elle y porte de belles expositions. Dufy, Doisneau ou bien « Picasso, l’éternel féminin »… Même si, pour cette dernière, elle le dit, en écho aux récentes études sur les relations entre l’artiste et les femmes : « Je ne suis pas sûre que je la referais, surtout avec ce titre-là ».

Sophie Kervran, ici avec « La Petite Bretonne assise », de Paul Sérusier, exposée dans la partie du musée consacrée à l’École de Pont-Aven.Sophie Kervran, ici avec « La Petite Bretonne assise », de Paul Sérusier, exposée dans la partie du musée consacrée à l’École de Pont-Aven. (Photo Olivier Desveaux/Le Télégramme)« En phase avec les questionnements de la société »

En 2020, elle est nommée directrice et conservatrice des musées de Concarneau Cornouaille Agglomération (celui de Pont-Aven et celui de la Pêche). Celui de Pont-Aven vient d’être refait à neuf. Ce qui la porte, c’est la liberté et « le soutien total de la collectivité » dont elle bénéficie. « La notion de  »musée citoyen » fait partie du projet de territoire, explique-t-elle. Il s’agit donc de défendre aussi un musée en phase avec les questionnements de la société. »

Elle va plus loin : « On a la mission de faire venir du public mais aussi de faire acte d’historien, d’historien de l’art, de faire avancer les recherches sur des sujets, de les défricher, avec rigueur ». Et avec un fil conducteur : « Explorer des sujets inexplorés ». Elle évoque le travail d’Anne Rivière, la commissaire scientifique de l’exposition actuelle. « Ces sculptrices, rien n’avait jamais été fait sur elles », dit Sophie Kervran.

Non, les femmes ne furent pas que muses, modèles ou « femmes de… », au tournant des XIXe et XXe siècles. Elles furent aussi artistes et sont enfin mises en avant, dans cette exposition proposée par le Musée de Pont-Aven et sa conservatrice, Sophie Kervran.Non, les femmes ne furent pas que muses, modèles ou « femmes de… », au tournant des XIXe et XXe siècles. Elles furent aussi artistes et sont enfin mises en avant, dans cette exposition proposée par le Musée de Pont-Aven et sa conservatrice, Sophie Kervran. (Photo Olivier Desveaux/Le Télégramme)« Ne pas devenir une vieille bique dans vingt ans »

Sous son impulsion, le Musée de Pont-Aven multiplie les partenariats avec d’autres institutions et s’ouvre à d’autres voies. Comme la photo ou le documentaire. Et il se positionne de plus en plus comme référence, pour mettre en avant les femmes créatrices. Vivian Maier, en 2022 ; les « Artistes voyageuses », en 2023 ; Anna Boch ou encore « Femmes chez les Nabis », en 2024 ; les Sorcières, en 2025… Les exemples se succèdent.

Sophie Kervran sort aussi des murs pour porter cette voix, sans pour autant se définir comme militante. Enseignante à l’université, elle transmet cette nouvelle curiosité intellectuelle à la jeune génération, tout se nourrissant à son contact des évolutions de la société. « Mon souhait, c’est de ne pas devenir une vieille bique dans vingt ans », rit-elle, revendiquant ses évolutions.

90 000 à 110 000 visiteurs par an

« Je ne fais pas ce métier comme je l’aurais fait il y a vingt ans », confie Sophie Kervran. Et ça marche… Avec une fréquentation annuelle qui oscille entre 90 000 et 110 000 visiteurs, bien au-delà des 60 000 à 70 000 espérés après les travaux, la directrice a gagné son pari. Pont-Aven reste, avec son exposition permanente, un musée consacré à la fameuse école du même nom. Mais elle en fait aussi un musée ancré dans son époque, redonnant aux femmes la place qu’elles n’auraient jamais dû quitter.

Pratique

« Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris », jusqu’au 8 novembre 2026, au Musée de Pont-Aven. Renseignements sur le site museepontaven.fr