L’intelligence artificielle, solution miracle pour doper la productivité au travail? Pas vraiment, analyse jeudi dans La Matinale le neuroscientifique et consultant Gaëtan de Lavilléon. Il explique pourquoi l’IA ne tient pas toujours ses promesses.

Ah, l’IA! Quel outil merveilleux, annonciateur d’un avenir radieux au bureau! Fini, les tâches rébarbatives et ingrates! Fini, l’angoisse de la page blanche! Fini, les recherches chronophages pour la moindre bribe d’information! A nous, l’efficacité et la créativité!

Enfin, ça, c’est ce qu’on pensait encore récemment… Depuis que l’intelligence artificielle a fait son entrée fracassante dans les entreprises, travailleurs et experts réalisent que les attentes ne sont pas toujours satisfaites. Pire: parfois, l’IA a de sérieux effets pervers.

>> L’interview dans La Matinale de Gaëtan de Lavilléon : L’invité de La Matinale – Gaëtan de Lavilléon, cofondateur et président de Cog’X / L’invité-e de La Matinale / 15 min. / aujourd’hui à 07:32 Augmentation de la charge mentale

Gaëtan de Lavilléon est de ceux qui questionnent l’arrivée des LLama, ChatGPT et autres Gemini dans nos vies professionnelles.

« Les organisations déploient massivement cet outil. Et dans le même temps, elles n’observent pas les gains de performance attendus », explique le docteur en neuroscience et cofondateur de l’agence de conseil Cog’X.

« Les données commencent à nous révéler une augmentation de la charge mentale due à l’utilisation de l’IA. Ce qui est plutôt paradoxal, puisque cet outil était associé à la promesse de nous faire gagner du temps et de la qualité de vie au travail, notamment pour les travailleurs de l’information », poursuit-il.

Surplus d’informations

Au rang des conséquences indésirables, Gaëtan de Lavilléon cite en premier lieu l’avalanche de données que peuvent cracher les robots conversationnels et qui doivent être vérifiées et corrigées.

Je vais aussi travailler sur le périmètre de mon collègue, ce qui peut provoquer de la friction organisationnelle

Gaëtan de Lavilléon

« En deux-trois clics, je peux produire cinq rapports en peu de temps. Toutes ces informations seront transmises à d’autres personnes dans l’organisation. L’IA augmente le bruit organisationnel, une quantité d’informations que chacun doit lire au quotidien. Or aujourd’hui, les salariés, notamment les cadres, sont déjà confrontés à une quantité excessive d’informations à traiter », observe-t-il.

Se mêler de ce qui ne nous regarde pas

L’intelligence artificielle pousse aussi au « multitasking ». Et ce n’est pas forcément heureux. « Je ne suis pas expert en finance, mais ayant un outil qui me donne l’impression de gagner en expertise, je vais pouvoir beaucoup plus facilement commencer à élargir mon champ d’activité », illustre le spécialiste des rythmes de travail.

« Cela va poser des problèmes. Je vais dépenser du temps et de l’énergie sur un sujet sur lequel je ne suis pas attendu. Je vais aussi travailler sur le périmètre de mon collègue, ce qui peut provoquer de la friction organisationnelle, du conflit, du flou sur les rôles et les responsabilités. Finalement, cela peut réduire à la fois la productivité, mais également le lien social dans l’organisation », détaille-t-il.

Une mémoire moins bonne

Autre problème: avec l’IA, on garde moins bien en mémoire le contenu de ce qu’on a produit. « Par exemple, une étude récente du MIT a montré que lorsqu’on demande à des participants de préparer une note avec l’IA, 12% se souviennent après quelques jours de ce qui a été fait. Sans IA, 90% s’en souviennent », indique-t-il. D’où une certaine perte en « maîtrise du sujet ».

Gaëtan de Lavilléon exhorte les entreprises à engager la réflexion sur les coûts et bénéfices de l’intelligence artificielle et, surtout, à ne pas oublier l’être humain: « Si je gagne 20% de temps sur une tâche, à quoi vais-je réallouer ces 20%? Plutôt que de vouloir à tout prix les mettre sur une nouvelle tâche faite avec l’IA, comment vais-je les dédier à du lien social? », se demande ainsi l’expert.

>> Ecouter aussi le sujet de La Matinale sur le décrochage cognitif lié à l’IA générative : Le décrochage cognitif à l’ère de l’intelligence artificielle générative / La Matinale / 5 min. / le 10 février 2026

Propos recueillis par Pietro Bugnon

Texte: Antoine Michel