Le Palais de l’Archevêché éventré. Sur les trois accords initiaux en mi-bémol majeur – cette tonalité solennelle dont les trois bémols à la clé posent immédiatement le chiffre de la franc-maçonnerie si chère à Mozart –, Clément Cogitore fait instantanément résonner la destruction et le délabrement de l’après-guerre. Dans sa Flûte enchantée, le chemin initiatique ne se fera pas dans le secret d’un temple égyptien, mais au cœur du désastre. Sur le grand écran de tulle, les ruines de notre civilisation défilent à travers des images d’archives. A la manière du Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini, on plonge dans les balafres de l’Histoire. La caméra devient le témoin d’un monde moralement et physiquement dévasté.
Le spectacle, hué le soir de première, a-t-il été injustement incompris? Peut-être car Clément Cogitore substitue le miroir de nos mémoires aux illusions de la scène. Là où Mozart concevait sa Flûte enchantée comme un voyage spirituel vers la connaissance, une quête universelle d’élévation guidant l’homme à travers les épreuves pour opérer le passage de l’obscurité à la lumière, le metteur en scène choisit de confronter ce projet humaniste au plus grand cataclysme du XXe siècle. Ce traumatisme collectif de la Seconde Guerre mondiale qui a brisé l’idée même d’humanité.