Face aux besoins en électricité des data centers, certaines entreprises mises sur les SMR (Small Modular Reactors), dont aucun prototype n’a encore été commercialisé. Dans Tout un monde lundi, Frédéric Jeannin, chercheur à l’IRIS, reconnaît leurs avantages, mais estime qu’ils présentent aussi des écueils importants.
L’IA est très gourmande en énergie. Pour faire tourner les systèmes, il faut des centres de données remplis de serveurs qui consomment l’équivalent d’une ville de plus de 200’000 habitants et 19 millions de litres d’eau par jour pour les refroidir. Face à ces besoins croissants, l’idée de déployer des petits réacteurs nucléaires émerge avec insistance. Aux Etats-Unis, en Chine, en Russie, en Argentine et même en Suisse, cette technologie a été déployée ou devrait l’être. L’EPFL par exemple s’est doté de son prototype de recherche.
Les SMR sont une version réduite des réacteurs nucléaires traditionnels, ce qui leur permet d’être facilement produits à la chaîne et clés en main pour être facilement branchés sur un réseau électrique ou un data center par exemple. « Ils ont une envergure de quelques mètres, quatre à cinq pour les plus petits », explique Frédéric Jeannin qui dirige le programme énergie et matières premières de l’IRIS. « C’est un petit réacteur de faible puissance dont le design est simplifié et standardisé. »
>> Son interview dans Tout Un Monde : Du nucléaire pour l’IA: les mini-réacteurs sont-ils la solution? / Tout un monde / 10 min. / hier à 08:13 Petite production, mais grande praticité
Qui dit petite taille, dit une capacité de production d’électricité réduite. Les SMR produisent moins de 300 mégawatts, voire autour de 100 mégawatts pour la plupart des projets en cours de développement, indique l’invité de Tout Un Monde. Alors qu' »un réacteur conventionnel est plutôt autour de 900 à 1600 mégawatts, ce sont donc de petites capacités », note-t-il.
Néanmoins, il souligne que c’est suffisant pour alimenter des data center en électricité et surtout pour produire de la chaleur industrielle. « Certains modèles peuvent atteindre presque 1000 degrés », rendant possible leur installation dans une sidérurgie par exemple.
On ne peut pas avoir un SMR qui explose
Frédéric Jeannin, chercheur à l’IRIS
Du côté des combustibles, la plupart des SMR fonctionnent avec de « l’uranium enrichi à moins de 5% », avec une « consommation relativement faible ». Ceux qui produisent beaucoup de chaleur par contre ont besoin d’un enrichissement plus important, « autour de 10% », mais « moins de 20% », indique Frédéric Jeannin.
Cette utilisation ne contribue donc pas à réduire la dépendance dans l’approvisionnement aux combustibles, souligne-t-il, ni à limiter la production de déchets nucléaires.
Moins risqués
Un avantage majeur de ces réacteurs est qu’ils présentent moins de risques que leurs homologues classiques. « On n’évolue pas du tout sur les mêmes conditions de pression et de températures qu’un réacteur classique. On ne peut pas avoir un SMR qui explose », explique le chercheur.
En revanche, il met en garde sur la possibilité d’avoir des fuites de matière radioactive, qui sont toutefois « limitées et localisées et relativement faciles à prévenir ». Donc, selon lui, les SMR sont « relativement plus sûrs ».
On peut imaginer des prototypes mis sur des porte-conteneurs, des barges flottantes ou des avions qui peuvent être déployés et bougés en fonction des besoins
Frédéric Jeannin, chercheur à l’IRIS Traçabilité et destination de l’usage en question
L’invité de la RTS alerte aussi sur une traçabilité de la matière et de la technologie plus compliquée du fait de la mobilité de ces SMR qui pourrait conduire à « de mauvaises utilisations ». « On peut imaginer des prototypes mis sur des porte-conteneurs, des barges flottantes ou des avions qui peuvent être déployés et bougés en fonction des besoins », dit-il. « C’est ça qui inquiète principalement. »
Frédéric Jeannin se questionne aussi sur l’utilisation de cette technologie. « Ce qui importe, c’est l’usage qu’on en fait. Ces SMR peuvent-ils être une solution pour décarboner des activités que l’on n’arrive pas à décarboner par d’autres moyens? Oui. Pour autant, si elle sert à entretenir des activités environnementalement délétères, c’est un problème. »
Or, il rapporte qu’un certain nombre de projets en cours de développement « sont prévus pour soutenir des activités extractives ». Donc « ce n’est pas une solution miracle à mon sens », conclut-il.
Propos recueillis par Eric Guevara-Frey
Article web: Julie Marty