Vingt-cinq ans après une résolution de l’ONU, les femmes demeurent largement écartées des tables de négociation pour la paix. Pourtant, des études montrent que leur participation rend les accords plus durables. La directrice d’ONU Femmes tire la sonnette d’alarme.
Sur la photo de groupe du sommet de l’Otan qui s’est tenu cette semaine à Ankara, on ne dénombrait que quatre femmes autour de 29 hommes. Ce déséquilibre illustre une réalité plus large: ce sont les hommes qui déclenchent les guerres et ce sont aussi eux qui négocient la paix.
Pourtant, les recherches menées ces vingt dernières années montrent que plus les femmes participent aux processus de paix, plus les accords tiennent dans la durée. Malgré ces données, elles restent cruellement absentes des négociations formelles.
« Au Soudan, aucune femme soudanaise n’a participé aux négociations de paix », constatait la Libanaise Sima Bahous lors d’un récent débat aux Nations unies. Et la directrice d’ONU Femmes de dresser le même constat en Ukraine, au Liban, en Palestine, en République démocratique du Congo et ailleurs.
Une résolution restée lettre morte
Il y a plus de 25 ans, l’ONU reconnaissait le rôle des femmes dans la promotion de la paix. La résolution 1325, adoptée le 31 octobre 2000, demandait aux États membres de « faire en sorte que les femmes soient davantage représentées à tous les niveaux (…) dans les institutions et mécanismes (…) pour la prévention, la gestion et le règlement des différends ».
Dans la plupart des sociétés, ce sont les femmes qui organisent la vie quotidienne
Sibylle Obrist, cheffe adjointe de la division Paix et droits de l’homme du DFAE
L’objectif n’était pas seulement une question d’égalité, mais aussi d’une constatation de terrain: en raison de la place qu’elles occupent dans la société, les femmes sont en première ligne pour construire une paix concrète et solide. Elles sont aussi, avec les enfants, les premières victimes civiles des conflits armés, subissant davantage de risques de déplacement, de violences sexuelles, de pauvreté et de perte d’accès aux soins.
Un savoir précieux ignoré
Comme d’autres pays, la Suisse promeut cette résolution de l’ONU pour une participation plus active des femmes dans les processus de paix.
Sibylle Obrist, cheffe adjointe de la division Paix et droits de l’homme du DFAE, souligne leur expertise spécifique. « Dans la plupart des sociétés, ce sont les femmes qui organisent la vie quotidienne », explique-t-elle. « Elles s’occupent du réseau social, du soin, des aînés, des enfants. » Elles détiennent ainsi des informations cruciales sur les besoins réels de la population.
Lors de pourparlers pour un cessez-le-feu au Soudan qui s’étaient déroulés en Suisse en 2024, un groupe de femmes avait par exemple identifié un problème auquel personne n’avait pensé plus tôt: l’accès aux infrastructures de télécommunications. Les points de télécommunications étaient souvent occupés par des groupes armés qui exigeaient des faveurs sexuelles ou de l’argent en échange de l’accès.
Cette question n’a finalement pas pu figurer dans un accord, faute d’aboutissement des négociations. Mais la Suisse l’a intégrée dans son plaidoyer diplomatique.
Le recul du multilatéralisme en cause
Pourquoi la situation ne s’améliore-t-elle pas 25 ans après la résolution de l’ONU? Les négociations deviennent de plus en plus opaques et transactionnelles. Elles se tiennent en dehors de l’espace multilatéral proposé par l’ONU. Or, ce sont les Nations unies qui avaient fait des efforts pour intégrer les femmes.
Le travail des femmes dans la construction de la paix reste moins visible et beaucoup moins soutenu financièrement
Liv Halpérin, conseillère en chef de l’ONG PeaceWomen Across the Globe
Entre 2019 et 2024, l’ONU est parvenue à un taux de participation féminine entre 16% et 23%, « un chiffre insuffisant, mais qui représente tout de même le double de la moyenne mondiale », affirme Sima Bahous. Ces progrès sont cependant menacés par la marginalisation progressive du rôle des Nations unies, qui « n’ont piloté que trois processus de paix l’année dernière, contre 14 il y a 15 ans », note-t-elle.
Un travail invisible mais essentiel
Les femmes sont très actives dans la construction de la paix, mais elles restent invisibles lors des phases formelles et médiatisées. « L’essentiel du travail de paix se passe ailleurs », indique Liv Halpérin, conseillère en chef de l’ONG PeaceWomen Across the Globe.
Avant les négociations, les femmes identifient et préviennent la violence ou négocient les accès humanitaires. Pendant les pourparlers, elles participent à des tables parallèles. Elles proposent des visions alternatives de paix. Après un accord, elles travaillent durant des décennies: justice transitionnelle, réintégration des combattants, reconstruction du tissu social. « Ce travail reste moins visible et beaucoup moins soutenu financièrement », relève-t-elle.
Un financement dérisoire
Dans le contexte actuel de militarisation, moins de 0,5% de l’aide au développement international va aux organisations de femmes dans les pays en conflit. « Il y a un sous-financement du travail de paix de manière générale », déplore Liv Halpérin. De plus, le recul des droits des femmes ainsi que l’arrivée au pouvoir de leaders populistes ou d’extrême droite créent un climat moins propice aux processus participatifs.
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« On sent que tout doit être résolu très rapidement », analyse Joëlle Germanier, directrice du Centre de compétence en négociation humanitaire (CCHN). Moins d’attention est donnée aux détails et à la mise en œuvre. « Si les processus ne sont pas participatifs, il y a peu de chances que les résultats soient positifs », rappelle-t-elle.
Le travail de ces faiseuses de paix sur le terrain est de plus en plus risqué, note Liv Halpérin. Mais paradoxalement, il est plus nécessaire que jamais.
Sujet radio: Isabelle Cornaz
Texte web: Didier Kottelat