La journaliste et écrivaine Minh Tran Huy évoque pour nous la beauté mélancolique qui naît de l’éphémère. Une impermanence qui nous relie à l’essentiel et au mystère de toute vie.

«Quand on arrive à la plage, tout est à refaire. Le sable est sans mémoire. Celles et ceux qu’on a vus la veille ne seront pas forcément là. Ce qu’on y a fait hier n’a plus cours. Ce qui s’y écrira sera une fois encore éphémère et précieux parce que voué au même destin que le château de sable dont on ne peut faire qu’une chose : s’en souvenir. » Ainsi parle Raphaël, le héros de Roman de plages, d’Arnaud Cathrine, qui, dans l’espoir de se remettre de la rupture avec Anna après deux décennies côte à côte, s’est attelé à un tour des plages du littoral français – La Grande-Motte, le bassin d’Arcachon, Benerville-sur-Mer, Préfailles.

Les Allemands parleraient de Sehnsucht, les Portugais de saudade, je confesse pour ma part un faible pour le mono no aware des Japonais.

Minh Tran Huy

Ses mots m’ont rappelé ceux de la narratrice d’un autre roman qui se déroule, lui aussi, en bord de mer, mais sur la Côte d’Azur – Bonjour tristesse, qui propulsa Françoise Sagan sur la scène littéraire, en 1954. En vacances avec son père, Cécile, lycéenne par qui le drame n’est pas encore arrivé, résume ainsi ses journées : « Je m’allongeais dans le sable, j’en prenais une poignée dans ma main, je le laissais s’enfuir de mes doigts en un jet jaunâtre et doux, je me disais qu’il s’enfuyait comme le temps, que c’était une idée facile, et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été. »


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D’un livre à l’autre, d’une côte à l’autre, d’un été à l’autre, soixante-dix ans ont passé mais la même mélancolie persiste, liée à la fugacité de toute chose et à l’impossibilité d’échapper au temps. Les Allemands parleraient de Sehnsucht, les Portugais de saudade, je confesse pour ma part un faible pour le mono no aware des Japonais. Peut-être parce que je l’ai véritablement découvert et éprouvé en lisant certains romans de Haruki Murakami – La Ballade de l’impossible, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, Les Amants du Spoutnik –, où tant d’êtres chers disparaissent au détour d’un chemin et où raconter, à défaut de ressusciter, ceux qu’on a aimés permet de revenir, un instant, auprès d’eux et de nous tels que nous étions, alors.

Il y a la beauté des monuments qui veulent résister au temps, et puis il y a celle, délicate, mouvante, impermanente, des choses mortelles.

Minh Tran Huy

Attentive au fugitif et à l’incertain, la langue nipponne désigne ainsi le sentiment qui vous envahit lorsqu’on contemple l’éphémère, la chute des feuilles en automne ; un paysage sous la neige, l’hiver ; les cerisiers en fleur au printemps, qui ne s’épanouissent que pour mieux joncher le sol de leurs pétales ; ou un château de sable sous le soleil estival, dont nul n’ignore qu’il s’écroulera quelques heures au plus après avoir été bâti. Il y a la beauté des monuments, des statues, des cathédrales qui veulent résister au temps, défier les siècles, embrasser l’éternité, et puis il y a celle, délicate, mouvante, impermanente, des choses mortelles, d’autant plus précieuses qu’elles n’ont pas le pouvoir de durer.

Dernier livre paru : « Trente Millions d’orgasmes. La vie sexuelle des animaux », avec Jul, Éditions Robert Laffont. Disponible aussi en poche aux Éditions Pocket.