En 2000, par exemple, les 10 prénoms les plus populaires avaient été donnés à pas moins de 21 % des bébés garçons nés cette année-là, alors que du côté des filles, le top 10 ne couvrait que 12 % des «nouvelles-nées». Et comme le montre le graphique ci-dessous, cette espèce de «déficit d’originalité» des garçons a toujours été présent.

Mais ce même graphique indique également que l’écart s’est réduit comme une peau de chagrin. Les prénoms se sont clairement diversifiés pour les deux sexes au cours des 40 dernières années, mais la tendance fut plus prononcée chez les garçons, dont les prénoms sont désormais presque aussi diversifiés que ceux des filles. L’an dernier, les 10 prénoms masculins les plus populaires ont été donnés à un peu moins de 12 % des bébés garçons, soit à peine plus que les 10 prénoms féminins les plus fréquents (9,9 %).

Que s’est-il passé? Pourquoi les prénoms masculins étaient-ils moins originaux que ceux des filles? Et pourquoi l’écart s’est-il presque complètement comblé?

Il n’y a pas qu’au Québec que ce phénomène prévaut. En France aussi, les prénoms masculins ont toujours eu tendance à être moins diversifiés que les prénoms féminins.

Et le sociologue de l’Université de Californie Tristan Bridges a observé la même tendance aux États-Unis. De la fin du 19e siècle jusqu’au milieu du 20e, entre 30 et 40 % des garçons (!) se partageaient les mêmes 10 prénoms chaque année, contre 20 à 25 % chez les filles. Là-bas aussi, les prénoms des deux sexes se sont beaucoup diversifiés depuis 1950, mais plus rapidement pour les garçons, si bien que les top 10 masculins et féminins ne comptent maintenant plus que pour 7-8 % des naissances — avec les garçons légèrement au-dessus des filles à cet égard, mais par presque rien.

Le «coût des privilèges»

Dans son blog, M. Bridges propose une explication que les sociologues appellent le coût des privilèges. Dans nos sociétés, les hommes ont été historiquement très avantagés par rapport aux femmes, mais cela venait avec un «prix» : pour avoir accès à ces privilèges (statut, pouvoir, etc.), les hommes devaient se conformer à une définition plus étroite de ce qu’est un homme. Les femmes étaient elles aussi, bien entendu, soumises à des pressions de genre, mais moins que les hommes — elles avaient moins à perdre, de ce point de vue.

L'égalité homme-femme plus grande qui prévaut de nos jours aurait amoindri les écarts dans les choix de prénoms.

La plus faible diversité des prénoms masculins aurait donc reflété cette «rigidité de genre» plus grande pour les hommes. Cette «rigidité» s’est d’ailleurs observée d’autres manières dans l’histoire, d’ailleurs : après la Deuxième Guerre mondiale, les femmes se sont mises à porter le pantalon, mais les hommes n’ont jamais adopté la robe ou la jupe, par exemple.

«C’est une hypothèse qui risque d’être difficile à prouver, mais, compte tenu de ce qu’on sait de la théorie des genres, ça a beaucoup de sens», commente Denyse Baillargeon, spécialiste de l’histoire des femmes de l’Université de Montréal.

«Les femmes ont toujours été plus associées à la frivolité et à l’originalité que les hommes, alors dans la tête des parents et de la société, [faire preuve de plus d’originalité dans le choix d’un prénom], ça colle mieux aux filles qu’aux garçons», poursuit-elle.

À cause du rôle de pourvoyeurs qu’ils étaient appelés à jouer, les garçons/hommes ont davantage été associés au sérieux et à la raison que les filles, ce qui se prêtait moins bien aux noms plus excentriques, indique Mme Baillargeon.

Toujours selon cette hypothèse, le fait que les prénoms masculins soient désormais presque aussi diversifiés que ceux des filles serait un signe de l’énorme réduction des inégalités hommes-femmes au cours des dernières décennies. Bien que des écarts persistent encore, les hommes ne sont plus les seuls à jouer le rôle de pourvoyeur, les femmes sont maintenant beaucoup plus associées au «sérieux» et à la raison, et la diversité plus égale des prénoms en serait le reflet.

«C’est sûr que les choses bougent, dit Mme Baillargeon. Il y a eu un rattrapage, on ne peut pas dire que les luttes féministes ont été sans résultat. Alors les écarts se réduisent, oui, mais ils sont encore là. C’est remarquable de voir le temps que ça prend.»