Complices, les deux artistes ont créé Un procès dans leur pays natal avec des acteurs brésiliens, en portugais, en anglais et en français, sans que cela n’entraîne de difficulté de compréhension. Ils reconstituent le procès du médecin Thomas Stockmann, au cours duquel l’accusation et la défense ferraillent. Ils nous amènent à réfléchir sur les notions de fake news face à la contradiction des débats dans les cours de Justice, sur l’éthique face aux intérêts économiques et sur les garde-fous de nos fragiles démocraties.

Les garde-fous de nos fragiles démocraties

Wagner Moura incarne le docteur Thomas Stockmann, personnage issu de l’imagination du dramaturge norvégien Henrik Ibsen, auteur d’Un ennemi du peuple, écrit en 1882, fascinant de modernité. L’intrigue est la suivante : un médecin découvre la contamination des eaux des thermes de sa ville, poumon économique et touristique de la région. Sa parole est discréditée par les autorités locales et il est mis au ban par la communauté. Christiane Jatahy transpose cette intrigue dans son pays, le Brésil, à l’époque des réseaux sociaux et de l’IA, qui rendent d’autant plus vertigineuses les questions soulevées par Henrik Ibsen il y a plus de 150 ans.

La pièce est portée par un solide trio d’acteurs : Wagner Moura, animal combatif qui joue son va-tout, Danilo Grangheia, dans le rôle du frère de Thomas et maire de la ville, représentant de la population pour laquelle la fermeture des thermes égale chômage, Julia Bernat, dans le rôle de la fille de Thomas Stockmann. La tension dramatique vient aussi de la participation du public aux débats : chaque soir, onze spectateurs volontaires sont tirés au sort pour constituer le jury qui décidera de la culpabilité ou non de Thomas Stockmann. Chez Christiane Jatahy, pas question de laisser le spectateur passif dans son fauteuil.

« Si nous étions au cinéma… »

Sur la forme, elle s’amuse aussi à brouiller les frontières entre théâtre et cinéma. Les images tournées au Brésil permettent d’opérer des flash-back sur l’affaire et la vie de famille de Thomas Stockmann. Et Wagner Moura prend plaisir à partager avec le public des références cinématographiques, d’Erin Brockovich, de Steven Soderbergh avec Julia Roberts aux Dents de la mer, de Steven Spielberg. Espiègle, il joue sur la différence entre cinéma et théâtre : « Si nous étions au cinéma, le personnage Thomas Stockmann resterait assis sur sa chaise et une voix off expliquerait ce qui se passe dans sa tête, mais nous ne sommes pas au cinéma. » L’acteur s’est personnellement impliqué dans cette production, au point d’y faire jouer ses deux fils qui apparaissent à l’écran.

Comme dans la mythique pièce Douze hommes en colère, théâtre et Justice font bon ménage. Christiane Jatahy rappelle que la Justice rétablit la possibilité d’écouter les deux parties, la défense et l’accusation, « dans un monde où le dialogue est si rare, où les opinions sont si figées et où l’on ne souhaite pas en réalité écouter l’autre. » Dans Un procès, la parole est à la démocratie malmenée par tous les populismes et les lobbies économiques.

« Un procès », jusqu’au 20 juillet au Gymnase du lycée Aubanel. festival-avignon.com