L’intelligence artificielle occupe aujourd’hui le devant de la scène. Pourtant, derrière chaque modèle de langage, chaque plateforme de streaming ou chaque campagne marketing pilotée par les données se cache une infrastructure beaucoup plus tangible : le datacenter. Longtemps considéré comme un simple équipement informatique, il devient désormais un actif stratégique dont la valeur dépend autant de l’énergie disponible que de la puissance de calcul qu’il est capable d’héberger. Le rapport 2026 de CBRE consacré au marché suisse met en évidence cette profonde mutation.

L’ère du mégawatt
La croissance des datacenters n’est plus principalement limitée par la disponibilité des terrains. L’essor de l’IA fait émerger une nouvelle contrainte : l’accès à l’électricité. Les infrastructures capables d’accueillir des charges de calcul intensives doivent disposer d’une alimentation électrique robuste, de systèmes de refroidissement performants et d’une capacité d’évolution suffisante pour absorber les prochaines générations de processeurs.

Cette évolution change profondément la logique d’investissement. Là où la localisation constituait autrefois le principal critère de sélection, ce sont désormais les ressources énergétiques, l’accès à l’eau pour le refroidissement et la conformité aux exigences réglementaires qui déterminent la valeur d’un projet. Selon CBRE, ces facteurs deviennent les véritables moteurs de la compétitivité des futurs datacenters.

Pourquoi l’IA change la conception des centres de données
Les infrastructures conçues pour héberger des applications classiques ne répondent plus aux besoins de l’intelligence artificielle générative. Les processeurs spécialisés utilisés pour entraîner ou exploiter les grands modèles de langage consomment beaucoup plus d’énergie et dégagent une chaleur considérablement supérieure à celle des serveurs traditionnels.

Cette évolution conduit les opérateurs à développer des datacenters dits « high density », capables d’accueillir une puissance informatique très concentrée. Les bâtiments deviennent plus techniques, parfois multi-étages, avec des contraintes d’ingénierie renforcées concernant la structure, la ventilation ou encore le refroidissement liquide, qui tend à remplacer progressivement les systèmes à air dans certaines installations. Le bâtiment informatique devient ainsi un véritable ouvrage industriel.

Zurich renforce son statut de hub numérique
Cette transformation profite avant tout à Zurich. La région concentre déjà près des deux tiers de la capacité nationale et accueille les principales zones de disponibilité des grands fournisseurs de cloud. Cette concentration ne relève pas uniquement de la géographie. Elle résulte d’un effet d’écosystème : plus une région rassemble d’opérateurs, de réseaux de fibre optique et de points d’échange Internet, plus elle attire de nouveaux investissements.

CBRE estime que cette dynamique pourrait conduire la région zurichoise à représenter plus des trois quarts des capacités suisses à l’horizon 2030. Les nouveaux développements s’étendent déjà vers les cantons voisins, notamment Argovie et Schaffhouse, où les disponibilités foncières et électriques demeurent plus favorables.

La souveraineté des données, un avantage compétitif
Paradoxalement, la Suisse ne devrait pas accueillir les plus grands centres d’entraînement de l’intelligence artificielle. Les coûts élevés de l’électricité et de la construction rendent ces investissements moins attractifs que dans d’autres régions européennes.

En revanche, le pays dispose d’un atout majeur : la souveraineté des données. Les secteurs bancaire, pharmaceutique, public ou encore la recherche privilégient des infrastructures opérées sous juridiction suisse afin de garantir la confidentialité des informations et de limiter l’exposition à certaines réglementations extraterritoriales. Cette demande alimente le développement de fournisseurs de cloud souverain capables d’offrir des garanties juridiques et techniques adaptées aux exigences des entreprises helvétiques.

Des infrastructures sous surveillance
L’accélération des besoins énergétiques place également les datacenters sous une pression réglementaire croissante. Comme le souligne le rapport, les autorités devraient progressivement renforcer les dispositifs de mesure de la consommation électrique, de l’utilisation de l’eau et de l’impact environnemental des installations.

Dans ce contexte, les opérateurs investissent dans des solutions permettant d’améliorer leur résilience énergétique : stockage sur batteries, production locale d’électricité ou encore récupération de chaleur pour alimenter des réseaux de chauffage urbain. L’efficacité énergétique devient un critère de compétitivité aussi important que la puissance informatique elle-même.

Une question stratégique pour toute l’économie numérique
Pour les professionnels de la communication, des médias et du marketing, cette évolution dépasse largement le domaine de l’infrastructure. Les plateformes publicitaires, les outils d’analyse de données, les services cloud, les solutions d’IA générative ou les systèmes de diffusion de contenus reposent tous sur ces centres de données.

À mesure que l’intelligence artificielle s’impose dans les processus métiers, la qualité des infrastructures numériques devient un facteur de compétitivité. Les entreprises devront arbitrer entre performances, souveraineté des données, coûts énergétiques et exigences réglementaires. Derrière les promesses de l’IA, le véritable enjeu est peut-être moins celui des algorithmes que celui des infrastructures capables de les faire fonctionner durablement.

Source : Marché des centres de données en Suisse 2026