Elle apporte le café sur un plateau centenaire qui appartenait à sa marraine, et dont elle demande pardon pour le manque de brillance : « Je ne peux plus l’astiquer, c’est fini… Mais tous les matins, je bois mon café avec ça. » Combien en a-t-elle servi dans sa vie ? « Oh, des milliers, s’exclame-t-elle. Et j’en ai offert tout autant. » Antonia Santini, 83 ans, a passé des décennies – quarante-deux ans pour être précis – derrière le comptoir du Majestic, et vécu une période qu’elle dit « heureuse », quand les bars de Corte ne désemplissaient jamais.

Au fil des clichés en noir et blanc qu’on lui présente, beaucoup de noms reviennent à la surface des souvenirs : Madame Santoni, la propriétaire du Commerce, Toussaint Colonna devant son bar avec Monsieur Leonetti, Lisandru Biancardini et Jean-Thomas au Central, « le garçon » Jeannot Vignali sur la terrasse du Majestic…

Le Trésor, où l'élégance était de mise.Le Trésor, où l’élégance était de mise. Photo Filippi

Cet établissement que son défunt époux Don-Victor achète en 1963 « est en réalité ouvert depuis le 1er décembre 1933 ». Elle y arrivera en 1968. « À cette époque, il y avait infiniment plus d’établissements qu’aujourd’hui. Rien que dans les Lubiacce, il y en avait trois. Et il y avait aussi tellement plus de commerces, d’épiceries, de boulangeries qui nous vendaient des pains au chocolat plein de gras que faisaient les vieilles. »

Du pastis, du café, et de la bière en bouteille

Quarante-deux années donc, entre le comptoir et la grande salle de l’un des cafés emblématiques de la ville. Et un mot – « magnifique » – pour qualifier l’ambiance d’alors : « Il y avait cette relation spéciale entre les gens. On se connaissait et on s’aimait, cela n’existe plus aujourd’hui. La porte était toujours ouverte et tout le mode venait. »

Sur son territoire du bas du cours Paoli, le Majestic draine une « bonne clientèle qui ne posera jamais le moindre problème ». En ce temps-là, il y avait « une différence entre là et l’autre bout du cours », plus populaire, peut-être un peu moins chic. Antonia Santini verra encore sa fréquentation augmenter avec l’arrivée du PMU : « C’était la cerise sur le gâteau. Avec ça, j’attirais tout l’arrondissement et les jeux du Niolu, de Ponte-Leccia, de Venaco… Je ne sortais pas beaucoup, parce que je travaillais trop. Mais finalement, je n’avais pas besoin de sortir, c’étaient les gens qui venaient chez moi. »

Le Central, à l'époque siège de l'USC.Le Central, à l’époque siège de l’USC. Photo Filippi

En ce temps-là aussi, les terrasses se remplissaient chaque soir, « ça vivait, ça grouillait et parfois, on était obligé de mettre les gens dehors pour pouvoir fermer ». Le pastis coulait à flots – « Aujourd’hui plus personne n’en boit » – tout comme le café et la bière, toujours en bouteille « jusqu’à ce que la pression arrive ».

Le Majestic et sa terrasse ombragée.Le Majestic et sa terrasse ombragée. Photo Filippi

Parmi ces « gens » que mentionne l’ancienne cafetière, il y a longtemps eu les légionnaires, sacré manne financière pour les établissements : « Ils allaient de partout, fréquentaient tous les bars. Et ce qu’il faut savoir, c’est qu’un légionnaire, quand il sortait, il dépensait sa solde intégralement parce qu’à la base, il était nourri, logé et habillé. Alors ils inondaient les bars de Corte. Les choses ont été compliquées, quand ils sont partis. »