Depuis des années, des rumeurs circulent selon lesquelles des cambrioleurs de camping-car s’assureraient du sommeil de leurs victimes en injectant du gaz soporifique dans l’habitacle. Or, il n’existe actuellement aucune preuve médico-légale qui attesterait d’un tel procédé.

Passer la nuit dans votre camping-car sur une aire de repos? « C’est bien trop dangereux. Des bandes de voleurs pourraient injecter du gaz anesthésiant à l’intérieur de votre habitacle durant votre sommeil. Une fois tous les occupants de votre véhicule profondément endormis, ils pourraient dérober tous vos objets de valeur sans crainte de vous réveiller. »

Depuis plusieurs années, essentiellement sous la forme de témoignages personnels de victimes, cette histoire persiste obstinément sur les forums, dans des posts et commentaires sur les réseaux sociaux ou dans des articles de presse, par exemple dans 20 Minutes, la Tribune de Genève ou le Nouvelliste.

Mais, tout en reconnaissant l’épreuve traversée par les victimes de cambriolage, Rolf Järmann, directeur général de l’association suisse « Au pays du camping-car », réfute ce qu’il estime être un conte pour voyageurs. L’usage de gaz soporifique « est un mythe qui circule parmi les propriétaires de camping-cars », défend-il. L’association a d’ailleurs publié un article sur la question.

Aucune preuve médico-légale

En l’état des connaissances judiciaires et des données médico-légales, les polices européennes n’ont jamais interpellé personne utilisant du gaz soporifique pour infiltrer des camping-cars, ni saisi de tels gaz chez des cambrioleurs. Elles n’ont également jamais trouvé de traces de ces mêmes gaz dans les camping-cars cambriolés ou lors des analyses sanguines de victimes.

D’un point de vue médical, cette méthode serait d’ailleurs extrêmement improbable. En 2014, le Collège royal des anesthésistes, un organisme professionnel britannique, expliquait que « même les anesthésiques volatils modernes les plus puissants nécessiteraient d’être acheminés par camions-citernes de gaz vecteur à l’aide d’un gros compresseur », le Collège estimant à l’époque qu’il s’agissait d’un « mythe » (lire encadré 3).

Parking pour camping-cars au col de Lautaret, en France, dans les Hautes-Alpes. [Only France via AFP - PHILIPPE ROYER] Parking pour camping-cars au col de Lautaret, en France, dans les Hautes-Alpes. [Only France via AFP – PHILIPPE ROYER]

De surcroit, explique Rolf Järmann, « il est tout simplement impossible d’anesthésier profondément toutes les personnes et les chiens présents dans le camping-car sans risquer simultanément la mort de quelqu’un ». Une position également défendue par le site Drogues-info-services.fr en 2015.

« Il n’existe pas de gaz soporifique que l’on introduit dans l’atmosphère qui endorme les occupants d’un appartement ou d’un véhicule », expliquait un expert du site, répondant à la question d’un usager. « Les gaz qui pourraient neutraliser sont des gaz de combat qui vont entrainer une fois sur deux (ou plus) la mort des occupants. Ces gaz ne sont pas faciles à se procurer. En résumé cette histoire nous semble relever de légendes urbaines ».

Mode opératoire pas si ingénieux

Les experts médicaux et anesthésistes contactés par SRF estiment, eux-aussi, que de tels actes sont très improbables en 2026, notamment parce qu’il n’existe pas de gaz soporifique à diffusion aérienne facilement disponible et peu coûteux qui conviendrait à cet usage.

Même les voleurs ne prennent généralement pas un tel risque, car être recherché pour un assassinat implique un tout autre dispositif policier qu’être recherché pour un cambriolage. L’usage d’un tel gaz demande aussi un appareillage peu discret et qui ralentit l’opération. Sans parler du fait de s’en procurer, qui implique de s’exposer à la suspicion des autorités policières.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’user de ce type de gaz. S’introduire dans un camping-car pendant que les propriétaires dorment, sans drogue, est relativement facile et extrêmement courant. L’écrasante majorité des vols dans les camping-cars ont lieu sans recours à la soumission chimique.

Pas de nouveau cas connu Camping-car dans une vallée, en Haute-Savoie, en France, face au Mont-Blanc. [Only France via AFP - PHILIPPE ROYER] Camping-car dans une vallée, en Haute-Savoie, en France, face au Mont-Blanc. [Only France via AFP – PHILIPPE ROYER]

Le média public alémanique SRF a demandé des renseignements auprès des forces de police cantonales ainsi que des associations de transport et de camping. En Suisse, personne n’a entendu parler de tels cas qui se seraient produits sur le territoire.

Les articles de la Tribune de Genève, du 20 Minutes et du Nouvelliste relatent deux cas de cambriolage de camping-cars suisses avec usage présumé de gaz soporifique advenus en France en 2016 et 2019. Dans les deux cas, aucun relevé médico-légal n’atteste de l’usage d’un tel gaz.

D’après le TCS (Touring Club Suisse), les vols dans les camping-cars sont plus fréquents à proximité des grandes agglomérations du sud de l’Europe, comme en Italie, en Espagne et dans le sud de la France, notamment sur les parkings non surveillés et les aires de service autoroutières. Il s’agit toutefois de vols « classiques », sans utilisation d’anesthésie.

L’Association suisse de prévention de la criminalité (SKP) « n’a connaissance d’aucun vol visant les campeurs à l’aide de gaz anesthésiant », avance également Fabian Ilg, directeur général de la SKP, interrogé par SRF.

D’où vient cette rumeur?

Cette légende urbaine persiste depuis des années. Pourquoi? « Parce que personne n’imagine qu’on puisse se faire voler quelque chose pendant son sommeil », pense Rolf Järmann. « On a tous l’impression qu’on entendrait quelque chose en cas d’effraction. » Si un cambriolage arrive malgré tout, le choc peut désorienter les victimes, qui interprètent leur état physique et émotionnel au réveil comme un signe d’anesthésie.

En outre, pour éviter le bruit extérieur sur les aires d’autoroute, les camping-caristes ferment souvent les écoutilles. En dormant à plusieurs dans un espace restreint et peu ventilé, le taux de dioxyde de carbone peut grimper. Un taux élevé de CO2 provoque exactement les symptômes décrits par certaines victimes au réveil: céphalées, nausées, fatigue et sensation de « gueule de bois ».

Des polices françaises ou allemandes ont communiqué sur des témoignages de victimes pour faire de la prévention, sans avoir de preuves médico-légales. La presse a relaté les déclarations de police ainsi que les témoignages de victimes, sans, elle aussi, se baser sur des preuves, confondant expériences subjectives et traces médico-légales attestées. Les articles de presse qui en découlent servent aujourd’hui encore d’arguments pour étayer l’hypothèse de l’usage de gaz soporifique dans des cambriolages de camping-car (lire également l’encadré).

S’il n’existe aucune donnée médico-légale de l’usage de gaz soporifique dans ces cambriolages, il n’est pas impossible que des cas soient réellement survenus. Mais au vu de l’absence de preuves factuelles après plus de 25 ans de rumeurs sur les autoroutes d’Europe, on peut avancer avec prudence qu’un tel mode opératoire est improbable – sans nier le cauchemar, bien réel, vécu par les victimes.

Sujet original de Sibilla Bondolfi (SRF), diffusé dans le Journal régional Berne Fribourg Valais de SRF du 10 juillet 2026

Adaptation française: Julien Furrer (RTS)