Décédé à l’âge de 50 ans le 28 juillet 2026, Vincent Belorgey était parvenu à constituer une œuvre musicale distincte de toutes les autres, solidifiée autour du succès international de son single “Nightcall”. Au-delà de ce coup de force, il a façonné durant vingt-cinq ans un univers esthétique empruntant autant aux films de John Carpenter qu’aux salles d’arcade et à ses amis de la French Touch.
Révélé aux yeux du grand public grâce au succès mondial de son titre Nightcall, Vincent Belorgey, alias Kavinsky, a finalement répondu à l’appel de la nuit. Le producteur est décédé deux jours avant son cinquante et unième anniversaire, les causes de sa disparition n’étant pas encore clairement définies. Artiste tardif, mais tout à fait marquant de la French Touch, il avait opté pour la parcimonie musicale, pour le rythme lent, de parution et de BPM.
Après DJ Mehdi et Philippe Zdar, pour ne citer que les plus renommés, ce mouvement est à nouveau envahi par l’affliction, sur laquelle Kavinsky était d’ailleurs revenu en 2025 pour le magazine Numéro : “Je me souviens d’un média qui avait parlé de malédiction et de chats noirs autour d’Ed Banger, ce qui ne nous avait pas beaucoup plu. On peut en effet être tenté de se dire : qu’est-ce qu’on a fait ? Pourquoi ça nous tombe dessus et surtout, ça leur tombe dessus ? Ce qui est sûr, c’est que ces deux disparitions ont été terribles. Surtout que j’ai aussi perdu pas mal d’autres potes de la même époque.” Le voici, par un triste coup du sort, qui rejoint ses compagnons du crépuscule.
Ni mort, ni vivant
Vanneur, économe, turbulent assagi, charismatique, hanté par des décors intérieurs qu’il n’aura eu de cesse de transposer en musique et images, Kavinsky est certes l’homme de Nightcall, mais forcément bien plus encore. C’est principalement par l’intermédiaire de Quentin Dupieux, ou Mr. Oizo, qu’il s’est mis à fréquenter les artistes parisiens en plus des rugbymen de Bagnolet et des graffeurs qui le connaissaient déjà sous le blase de Strike. Les deux potes ont fait pas mal de coups ensemble, dès leurs 18 ans, avant que Dupieux ne lui fasse découvrir les plateaux de tournage, le propulsant petit acteur pour les clips de Sébastien Tellier ou dans son court métrage Nonfilm en 2001. La musique, elle, vit en lui parallèlement. Encore jeune, il se bute au rap américain de Mobb Deep, B.V.S.M.P. ou Big Daddy Kane, et découvre l’univers fabuleux des musiques électroniques durant son service militaire.
Commence alors un apprentissage se concrétisant par les EP Teddy Boy en 2006 et 1986 en 2007. Les synthétiseurs bruts et criards y ont toute leur place, tout comme les boîtes à rythmes tendance hip-hop période 1981-1986. 1986, justement, devient l’année leitmotiv de son univers. Sur les pochettes, on aperçoit déjà un personnage lui ressemblant tout de même un peu, blafard, Kavinsky donc, homme mort cette même année et ressuscité en producteur vingt ans plus tard, venu infester les vivant·es. “J’avais besoin de ce personnage pour faire de la musique, expliquait-il au site daftworld en 2012. Fallait que je me planque derrière un truc. Ça me semblait plus simple. Et puis j’ai toujours éprouvé une réelle fascination pour les gens qui se sont construits des personnages, d’Iron Maiden aux Daft Punk. Les mecs qui décident de ne pas montrer leurs gueules et qui préfèrent se baser sur une image qui est plus forte que tout, ça a vraiment de la gueule ! Avec Kavinsky, j’ai eu envie de transmettre ce qui me touche le plus : l’imagerie des eighties. J’ai baigné dans cet esprit, c’est ce qui m’a donné envie de faire de la musique.” Il ouvre pour les Daft Punk lors de leur tournée mondiale de 2007. Pas rien.
Signé chez Record Makers, le label de Air créé en 1999, il chérit l’univers de John Carpenter, les jeux vidéo rétro, les bolides extirpés de temps pas si lointains. À la fin des années 2010, alors qu’il continue de composer, il est encore relativement peu identifié, mais bénéficie tout de même de l’appui de son entourage fécond. Au studio parisien des Daft, il enregistre le titre Nightcall en compagnie de Guy-Manuel de Homem-Christo, Sébastien Tellier, SebastiAn et de la chanteuse brésilienne Lovefoxxx. Le morceau, accompagné par Pacific Coast Highway en face B, est redoutable, mais reste plus ou moins dans les limbes, jusqu’à ce que le réalisateur danois Nicolas Winding Refn ne le choisisse comme thème d’introduction de son long métrage Drive en 2011. Là, une boucle discursive se met en place. Le personnage principal du film, Le Conducteur, noctambule campé par un Ryan Gosling alors à contre-emploi, pilote une Chevrolet Chevelle Malibu de 1973, terrasse le méchant avec un stoïcisme savoureux, se fait cependant poignarder au ventre dans le combat final. Il s’en va alors tel un loup estropié, roulant en pleine nuit, fuyant l’amour et s’évanouissant dans la pénombre, ni mort, ni vivant. Comme le personnage de Kavinsky.
Joie et renaissance
C’est bien Drive qui propulse le bon vivant Vincent Belorgey, 36 ans alors, dans des sphères insoupçonnées. Son univers à la Vice City, peuplé de synthétiseurs Prophet et DX-7, de palmiers fluos, de cocktails douteux et de balles dans le chargeur, s’impose. Grâce au film et à la justesse du raccord musique-image, son esthétique convoque immédiatement les virées nocturnes en caisses prisées. Mercedes-Benz ne s’y trompe pas et utilise son morceau Roadgame dans deux de ses publicités diffusées en 2012. Il faut donc enchaîner avec un premier album, OutRun, publié en 2013. En plus de Nightcall et de Roadgame, y résonnent des mélanges effrénés et parfois drôles de rock eighties, de house, d’électronique breakée et de voix curieusement pitchées.
Le succès lui tombe dessus, et après pas mal d’années de disette et de sacrifices, l’heure est à la joie. “Sans se mentir, j’ai gagné pas mal d’argent, avouait le plaisantin aux Inrocks en 2022. J’ai ainsi pu satisfaire quelques envies, comme m’acheter des bagnoles. Des vrais kiffs de fainéant.” Il se fait publiquement discret. Quelques singles tels que Odd Look en 2013 et Sovereign en 2014 émergent, mais c’est bien tout. Durant neuf ans, Kavinsky digère, profite, “disparaît” selon ses propres termes, et se fait désirer.
En 2022, il revient avec son second album, le bien nommé Reborn, toujours chez Record Makers. En ouverture, un pouls, puis les synthétiseurs qui se superposent doucement, annonciateurs d’un disque débridé chérissant les montées en puissance, les aventures mélodiques poussées et penchant légèrement vers une méthodologie pop empruntée aux années 1980, bien sûr, mais aussi aux années 1990. La critique s’excite, le public, patient, s’enthousiasme, et Kavinsky retourne dans les bonnes grâces industrielles. À tel point qu’il est invité à se produire à la gargantuesque cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024, interprétant Nightcall, bien sûr, en featuring avec les ami·es de Phoenix et Angèle, bénéficiant d’une reconnaissance, d’un regain d’intérêt, d’une certitude que son parcours fait de coups et d’éclats, de fidélité à son univers et de trajectoires atypiques est devenu, au fil du temps et sûrement pour longtemps encore, au-delà du trépas, un marqueur générationnel.