Finances News Hebdo : Le concept «One Health» s’impose progressivement comme un nouveau paradigme de santé publique, porté par les grandes organisations internationales, notamment l’ONU à travers l’OMS, la FAO, le PNUE et la WOAH. Pourquoi cette approche est-elle devenue stratégique pour le Maroc et comment le Royaume s’inscrit-il dans cette dynamique ?

Dr Moundir Souhami :  L’approche «One Health» ou «Une seule santé» repose sur un constat désormais largement partagé : la santé humaine, la santé animale et la santé des écosystèmes sont étroitement liées et ne peuvent plus être abordées séparément. Les crises sanitaires récentes, de la Covid-19 au Mpox, ont démontré que la prévention des maladies émergentes nécessite une approche globale, intégrant également les facteurs environnementaux.

Cette vision est aujourd’hui portée par les principales organisations internationales, notamment l’OMS, la FAO, le PNUE et l’Organisation mondiale de la santé animale (WOAH). Elle invite les États à renforcer la coopération entre les différents secteurs afin d’anticiper les risques sanitaires plutôt que d’intervenir uniquement lorsqu’ils surviennent.

Le Maroc s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Le Royaume dispose d’atouts importants, notamment son expérience en matière de sécurité sanitaire, de surveillance vétérinaire et de sécurité alimentaire. L’enjeu est désormais de renforcer davantage les passerelles entre les acteurs de la santé, de l’agriculture, de l’environnement et de la recherche afin d’adopter une gouvernance véritablement intégrée.

 

F. N. H. : En avril 2026, le Maroc a pris part au premier One Health Summit de Lyon. Que traduit cette participation du Royaume ?

Dr M. S. : La participation du Maroc à ce premier Sommet international «One Health» traduit l’intérêt stratégique que le Royaume accorde à cette approche. En représentant Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Rachid Talbi Alami a rappelé que les défis sanitaires dépassent largement les frontières nationales et nécessitent une coopération internationale renforcée.

Cette présence confirme également la volonté du Maroc de consolider son positionnement comme acteur engagé de la sécurité sanitaire régionale et africaine. Les initiatives menées par le Royaume en matière de prévention des risques sanitaires, de sécurité alimentaire et de coopération avec les pays africains illustrent cette ambition de contribuer à une gouvernance sanitaire plus résiliente. Cette réflexion mobilise aujourd’hui plusieurs institutions nationales.

À ce titre, l’Institut royal des études stratégiques (IRES) a été le premier à s’intéresser à cette approche en menant des travaux de réflexion sur le concept «One Health». Dans cette même dynamique, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a lancé une étude consacrée à cette thématique, à laquelle j’ai été sollicité pour contribuer. Les travaux sont actuellement en cours et déboucheront sur des recommandations destinées à accompagner les pouvoirs publics dans l’élaboration d’une stratégie nationale de mise en œuvre de l’approche «One Health» au Maroc.

 

F. N. H. : Quels sont les principaux risques sanitaires auxquels le Maroc est confronté, notamment en matière de zoonoses, d’antibiorésistance et d’émergence de nouvelles maladies ?

Dr M. S. : Le Maroc fait face à une transition épidémiologique et environnementale qui accroît sa vulnérabilité à plusieurs risques sanitaires. Les zoonoses demeurent une préoccupation majeure, notamment les leishmanioses, la rage, la brucellose ou encore la fièvre du Nil occidental. Le changement climatique favorise également l’installation de nouveaux vecteurs, comme le moustique Aedes albopictus, susceptible de transmettre des maladies telles que la dengue ou le Zika.

L’antibiorésistance constitue un autre défi majeur. L’automédication, l’usage inapproprié des antibiotiques en médecine humaine comme en élevage ainsi que l’apparition de bactéries multirésistantes représentent une menace croissante pour la santé publique.

La position géographique du Maroc, au carrefour des échanges internationaux, impose une vigilance permanente face aux maladies émergentes. Le renforcement de la biosécurité, de la surveillance épidémiologique et des capacités d’anticipation est aujourd’hui indispensable.

 

F. N. H. : Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des conditions nécessaires pour mettre en œuvre l’approche One Health de manière efficace ?

Dr M. S. : Le Maroc dispose déjà de bases solides pour mettre en œuvre l’approche «One Health». Les actions menées par l’ONSSA, les programmes de lutte contre les zoonoses ainsi que le Plan national de lutte contre l’antibiorésistance témoignent d’avancées significatives.

Néanmoins, plusieurs défis restent à relever. L’approche demeure encore relativement cloisonnée entre les différents secteurs, alors qu’elle suppose une coordination permanente entre les acteurs de la santé humaine, de la santé animale et de l’environnement. Le volet environnemental mérite notamment d’être davantage intégré aux politiques publiques, tandis que le partage des données, la gouvernance intersectorielle et la recherche doivent être renforcés. Les universités et les centres de recherche marocains contribuent déjà à cette dynamique, ce qui constitue un levier important pour accélérer son déploiement.

 

F. N. H. : En quoi One Health constitue-t-elle également un enjeu économique pour le Maroc, tant en matière de prévention, de sécurité alimentaire, de productivité que de développement durable ?

Dr M. S. : L’approche «One Health» constitue un véritable enjeu économique. Prévenir les crises sanitaires coûte toujours moins cher que les gérer lorsqu’elles éclatent. En limitant les risques de zoonoses, en préservant la santé du cheptel et en sécurisant les productions agricoles, elle protège des secteurs essentiels de l’économie nationale.

Elle contribue aussi à renforcer la sécurité alimentaire, à préserver la compétitivité des filières agricoles et agroalimentaires ainsi que la confiance des marchés internationaux. Une meilleure maîtrise de l’antibiorésistance participe également à réduire les coûts de santé et à améliorer la productivité.

Cette approche s’inscrit pleinement dans les objectifs du développement durable en favorisant la préservation des ressources naturelles, la résilience face au changement climatique et la protection du capital humain, qui demeure la première richesse d’un pays.

 

F. N. H. : Le Maroc accueille de grands événements internationaux et renforce son positionnement en matière de sécurité sanitaire. Dans ce contexte, quel rôle l’approche One Health peut-elle jouer dans l’anticipation et la gestion des risques sanitaires émergents ?

Dr M. S. : À l’heure où le Maroc accueille un nombre croissant d’événements internationaux et se prépare à des rendez-vous majeurs, l’approche «One Health» devient un outil stratégique de prévention. Elle permet de détecter précocement les risques sanitaires, de coordonner les différents services concernés et de renforcer la capacité de réponse face aux menaces émergentes.

Cette démarche améliore la surveillance des maladies transmissibles, la sécurité des aliments, le contrôle de la qualité des eaux ainsi que la gestion des maladies vectorielles. Elle contribue également à renforcer l’image du Maroc comme plateforme régionale de sécurité sanitaire et comme acteur de référence en matière de coopération africaine dans ce domaine. Grâce à cette vision intégrée, le Royaume consolide à la fois sa résilience sanitaire, son attractivité économique et son rayonnement international.