Handicapé par l’omniprésence du producteur Ross Robinson, le groupe perd une part de son identité sonore mais parvient, à de rares moments, à envoûter.

“L’album The Cure est probablement celui que j’aime le moins. Je n’aime pas certains passages et, à mon avis, c’est le seul album qui ne fonctionne pas.” Interrogé par le journaliste anglais Matt Everitt en 2024, Robert Smith ne mâche pas ses mots sur cet album sorti vingt ans plus tôt. Le chanteur à la tignasse emmêlée sauve tout de même Before Three.

Son groupe a beaucoup joué sur scène The End of the World jusqu’en 2019, ce single a donc sans doute leur indulgence aussi. Comment expliquer un tel désamour pour ce douzième chapitre officiel ? Peut-être par des sessions compliquées, ou par la coproduction de Ross Robinson, surnommé le “parrain du nu metal”, qui a modelé le son de groupes comme Korn, At the Drive-In et Slipknot.

Rêves et cauchemars mêlés

Le résultat reste fortement imprégné par la vision de l’Américain, qui a demandé aux musiciens d’enregistrer en studio en jouant leurs morceaux façon live – un procédé que le groupe n’avait pas tenté depuis Seventeen Seconds en 1980. Quinze morceaux figurent dans la liste finale (en comptant le bonus This Morning) et cinq autres sont écartés par Robert Smith, qui les juge trop déprimants – un comble.

The Cure voit donc ses habitudes chamboulées, mais pouvait-il en être autrement en faisant appel à un partenaire extérieur avec un tel CV ? Enfermé à leurs côtés dans un studio londonien entre 2003 et début 2004, Ross Robinson privilégie une approche frontale, mettant les guitares en avant au détriment des synthés.

La pochette colorée, des dessins faits par les neveux et nièces de Robert Smith sur le thème des rêves et des cauchemars, reflète ce côté art brut attachant. Difficile de comprendre pourquoi l’album The Cure reste un mal-aimé dans leur discographie quand on écoute des chansons aussi envoûtantes que Labyrinth et ses fragrances psychédéliques, le prologue Lost et l’ultra-mélodique Alt.End qui se termine par des paroles particulièrement apaisées de la part de l’âme torturée de Robert Smith : “Tous mes rêves sont devenus réalité.”