C’est l’histoire d’un destin sulfureux qu’on a soigneusement mis sous le tapis: la tante Marthe, surnommée Yvonne, a tenu des lieux de prostitution à Paris durant des décennies. D’abord prostituée, elle a bâti son empire dans les années 1920, alors que les lois réprimaient durement le proxénétisme. 

Tout commence par une confidence glissée au détour d’une conversation entre la journaliste Raphaële Bouchet et son père – « Nous aussi, on a eu notre mère maquerelle dans la famille. » Derrière cette révélation se cache Marthe Bouchet, la sœur aînée de son grand-père. Née à Paris en 1896 dans un milieu petit-bourgeois, Marthe se retrouve veuve très jeune après la Première Guerre mondiale. Enceinte et sans ressources, la prostitution devient son moyen de subsistance. 

Mais Marthe a de l’ambition. Elle se réinvente sous un pseudonyme plus en vogue, « Yvonne », avant de s’attribuer une particule aux accents de noblesse: Yvonne de Brissac. 

Marthe Bouchet, dite Yvonne de Brissac, photographiée en 1914. [RTS] Marthe Bouchet, dite Yvonne de Brissac, photographiée en 1914. [RTS]

Pour Lola Gonzalez Quijano, autrice de livre ‘Paris, capitale de l’amour – Filles et lieux de plaisir au XIXème’ (Nouveau Monde, 2025), ce parcours n’est pas isolé. 

La plupart de ces femmes [proxénètes] peuvent aussi se marier, partir en province et devenir une baronne fortunée dont plus personne ne connaît l’origine de la richesse

Lola Gonzalez Quijano, historienne Deux types de trajectoires

L’historienne distingue deux types principaux de trajectoires: les ouvrières qui se prostituent pour gagner un complément de revenu en dehors de l’usine et ces « femmes bourgeoises qui ont fait un mauvais mariage (violence conjugale, homme alcoolique, homme absent) qui décident de monter à Paris et de se lancer dans la prostitution. Parce qu’à part la peinture et le piano, elles n’ont pas beaucoup de compétences pour faire fortune ».

« La plupart de ces femmes [proxénètes] peuvent aussi se marier, partir en province et devenir une baronne fortunée dont plus personne ne connaît l’origine de la richesse », détaille l’historienne.

Dans sa famille, Yvonne incarne le mouton noir, celle dont on ne parle pas. Pourtant, son petit-fils Romain, retrouvé par la journaliste au cours de son enquête, en garde un souvenir ébloui: « Elle avait une allure folle. Elle débarquait à la brasserie La Lorraine avec ses chapeaux à plumes et tous les majordomes se mettaient au garde-à-vous. Elle s’affirmait comme quelqu’un qui avait bien réussi sa vie ».

>> Écouter l’épisode 2: « Grand-mère maquerelle » : Yvonne, itinéraire dʹune proxénète – Grand-mère maquerelle (EP2) / Face cachée / 32 min. / le 1 juin 2026 Au cœur de la Résidence Cardinet: luxe et clandestinité

C’est au 52, rue Cardinet, dans le cossu 17e arrondissement de Paris, qu’Yvonne avait son quartier général. Un hôtel particulier transformé en ‘maison de rendez-vous’ luxueuse. 

Carte de visite de la Résidence Cardinet retrouvée dans les archives de la Préfecture de Police de Paris  [Police de Paris] Carte de visite de la Résidence Cardinet retrouvée dans les archives de la Préfecture de police de Paris  [Police de Paris]

La loi Marthe Richard de 1946 ordonne la fermeture définitive des maisons closes en France métropolitaine. Yvonne continuera pourtant son activité clandestinement. Une activité lucrative bien qu’illégale qui lui vaudra plusieurs condamnations. 

L'article de L'Humanité relatant le procès d'Yvonne en 1950. On y apprend qu'elle était "recommandée par le Quai d'Orsay". [L'Humanité] L’article de L’Humanité relatant le procès d’Yvonne en 1950. On y apprend qu’elle était « recommandée par le Quai d’Orsay ». [L’Humanité] Les relations ambiguës d’Yvonne avec la police

Parmi les épais dossiers sur Yvonne conservés par les Archives de la Préfecture de police, la journaliste Raphaële Bouchet a retrouvé des mises sur écoute qui révèlent qu’Yvonne était étroitement surveillée. 

Mais la surveillance était à double tranchant. Pour préserver son commerce, Yvonne de Brissac n’hésitait pas à se faire informatrice pour le service de police chargé d’enquêter sur le milieu prostitutionnel: la fameuse Brigade mondaine. 

Document d'archives de la Brigade mondaine. [Police de Paris] Rapport d’écoutes téléphoniques du 6 mars 1952. [Police de Paris]

Une stratégie confirmée par la sociologue Gwénaëlle Mainsant, autrice du livre ‘Sur le trottoir l’Etat, la police face à la prostitution’ (Seuil, 2021).

« La Brigade mondaine est un service qui a une réputation extrêmement sulfureuse », explique-t-elle. » Après 1946, certains bordels persistent parce que les tenancières sont des informatrices. D’autres persistent parce qu’on n’a pas le droit d’y toucher. » Et ce notamment grâce au chantage politique permis par certaines révélations sur des clients haut placés. 

Écouter l’épisode 3: « Le sexe en filature » / Face cachée / 32 min. / le 8 juin 2026 Du « proxénétisme hôtelier » aux salons érotiques d’aujourd’hui

Yvonne de Brissac sera interpellée une dernière fois avant sa mort pour des faits de « proxénétisme hôtelier ».

« Mon établissement est classé comme maison meublée dans la catégorie grand luxe. Je suis présente à l’hôtel tous les jours, mais à des heures irrégulières et je ne m’occupe absolument pas des clients », dira ainsi Marthe Bouchet, dite Yvonne de Brissac, lors de son audition le 23 novembre 1966 par la police. 

Compte-rendu d’interpellation de la Brigade Mondaine au 52 rue Cardinet, le 22 novembre 1966. Compte-rendu d’interpellation de la Brigade Mondaine au 52 rue Cardinet le 22 novembre 1966.

Soixante ans plus tard, comment son histoire résonne-t-elle avec la réalité des travailleuses du sexe? En Suisse, pays où la prostitution est légale depuis 1942, le dernier épisode de cette série confronte le destin d’Yvonne à la parole de celles qui exercent aujourd’hui. 

Laura, gérante de salons érotiques dans le canton de Neuchâtel, assume avec humour le terme un peu daté de ‘mère maquerelle’: « Alors oui, je suis mère maquerelle. Mais dans mes fonctions, je fais de la prestation immobilière autorisée par le canton », explique-t-elle.

Reste un dernier mystère qui lie à jamais Yvonne à la Suisse: sa fortune, amassée avec sa complice Jeannette. Selon son petit-fils Romain, elle aurait déposé des lingots d’or et des pièces de monnaie dans les coffres secrets d’une banque helvétique. Faute d’avoir transmis les codes à leurs héritiers avant de mourir, personne n’a pu mettre la main sur ce trésor. 

Réalisation: Didier Rossat 

Production: Camille Dupon-Lahitte et Pauline Vrolixs 

Attachée de production: Garance Parvis 

Article web: Camille Dupon-Lahitte