Aujourd’hui, le cyclisme féminin suisse brille sur la scène internationale. Mais cette lumière est l’héritage d’une seule étincelle, allumée dans l’ombre par une adolescente obstinée, Cosette Québatte. La Neuchâteloise a mené un combat contre une époque dans le seul but d’assouvir sa passion pour le cyclisme.
Pour comprendre Cosette Québatte, il faut d’abord comprendre sa passion. Une évidence, presque un sacrement. « J’avais tellement de plaisir à monter sur ce vélo, raconte-t-elle. C’était mon cavalier, j’en ai fait presque un mari. J’étais mariée avec mon vélo. »
Mais dans la Suisse des années 60, ce « mariage » est jugé contre-nature. Le désir de compétition de la jeune Cosette se heurte à un mur de refus systématiques de la part de la Fédération suisse. Pour le journaliste Patrick Testuz, ce blocage n’a rien d’anodin : « Il y aura toujours des propos sexistes et de la misogynie… Le vélo, au départ, comme beaucoup de sports, est un bastion d’hommes. »
Cosette Québatte, la pionnière qui a ouvert la route au cyclisme féminin en Suisse / Cyclisme – Tour de France / 4 min. / aujourd’hui à 08:48
Cosette Québatte ressent cette exclusion comme une profonde injustice. « Pourquoi on nous interdisait? Qu’est-ce que l’on faisait de mal? C’était cette mainmise des hommes… c’était l’époque. Tu ne feras pas, tu ne diras pas, tu feras comme je te dis. » Face à ce qui semble être une impasse, elle accomplit l’acte fondateur de sa carrière et du cyclisme féminin suisse: elle contourne l’autorité nationale et obtient une licence auprès de l’Union Cycliste Internationale. En 1966, elle se présente aux Championnats du monde. La Fédération suisse, furieuse, tente une ultime manœuvre d’intimidation.
« En 66, je voulais quand même représenter mon pays et c’est ma maman qui m’a confectionné mon maillot, détaille Cosette. Lorsque je suis allée chercher mon dossard, la Fédération internationale m’a dit: ‘On a eu la visite de vos compatriotes, ils ont dit: c’est exclu, elle ne prend pas le départ.’ Mais pour nous, c’est en ordre, c’est top! »
Manque de concurrence
Cet épisode est, pour Patrick Testuz, la clé pour comprendre la psychologie de ces pionnières. Il ne s’agissait pas d’un plan de carrière, mais d’une nécessité intérieure. « Je trouve fantastique car elle a assouvi sa passion. Que peut-on espérer de plus dans la vie que d’exercer un sport que l’on aime? On a l’impression que rien ne la décourage. Ces championnes sont toujours partantes. Il n’y a pas d’obstacles, alors qu’il y en a, mais elles ne les vivent pas comme ça. C’est vraiment chouette. Tout est une question de mentalité. Elle ne dit pas: ‘Je veux être une championne’. Elle dit: ‘Je veux être une cycliste’. »
En forçant la porte, Cosette ouvre une brèche. Dès 1967, la Fédération suisse, humiliée, est contrainte de faire volte-face et lui propose une licence officielle. Pourtant, cette victoire a un goût de solitude, une nuance capitale que souligne Patrick Testuz. « On voit bien que ce qui a manqué à Cosette, c’est la concurrence. Si elle avait eu de la concurrence, elle aurait eu une autre carrière. Mais le but n’était pas forcément pour elle de faire une carrière comme on l’entend. »
C’est précisément cette solitude qui rend son rôle encore plus crucial. « Cosette et Marie Maag ont incarné le cyclisme féminin sur route en Suisse. C’est majeur, car il faut donner l’exemple. Les jeunes cyclistes ont besoin de modèles. »
Un savoir-faire généralisé
Des modèles qui ont mis des décennies à éclore. Aujourd’hui, Cosette Québatte regarde ses héritières avec une admiration non feinte. « Je suis en admiration de ce qu’elles font. Elles font les mêmes compétitions que les professionnels hommes. Des cols mythiques, des étapes de 150 km! »
L’évolution est spectaculaire, mais aux yeux de Patrick Testuz, l’ADN reste le même: « C’est toujours le même courage et le même état d’entreprise, mais maintenant il y a un savoir-faire qui est généralisé chez les femmes. C’est ce qui offre de belles perspectives. »
De son épopée, Cosette ne retient ni l’amertume ni la gloire, mais une philosophie de vie: « Si tu veux faire quelque chose, fais-le. Essaie, au moins. Si tu n’y arrives pas, tu auras au moins essayé, tu n’auras pas de regrets. » Le credo d’une femme qui voulait simplement rouler, et qui, sans le planifier, a tracé la route pour toutes les autres.
Floriane Galaud et Christine Brunner