Trois incontournables de la scène française reviennent sur leur découverte d’un groupe qui va devenir une inépuisable source d’inspiration.

The Head on the Door par Jehnny Beth

“Je l’ai découvert très jeune. Je ne comprenais ni la pochette ni toutes les paroles. Je ne savais même pas qui était Robert Smith ! Je n’avais vu aucune vidéo – c’était avant internet… Et pourtant, il y avait quelque chose dans le son de cet album qui semblait me parler, à moi, gamine de 13 ans grandissant dans une ville française sans histoire. C’était mélancolique et en même temps plein de joie, pas juste la musique mais aussi la voix – tant d’émotions et de promesses dans cette voix… Alors, je fredonnais les mélodies.

Et puis, mis à part le légendaire Close to Me et l’introduction inoubliable d’In Between Days, il y avait A Night like This, le morceau qui faisait bouillir le sang en moi, me donnant envie de pleurer et de danser tout à la fois, qui parlait du “you”, cet Autre qu’on aurait un jour la chance de rencontrer, avec qui on vivrait tout un tas d’histoires, qui allait offrir la promesse d’un avenir plein de vie.

À partir de mes 8 ans, et pendant des années, je n’ai eu qu’un seul souhait : faire de la musique. The Head on the Door, c’est la bande-son parfaite de ma jeunesse, empreinte de doute et d’attente, celle qui a imprimé en moi l’envie de réaliser ce vœu si cher, qui remplissait toutes les pages de mes carnets. La musique est devenue très tôt une obsession parce qu’elle embellissait tout, et que la vie semblait si plate quand on enlevait les écouteurs du Walkman. Réécouter cet album aujourd’hui, c’est me refaire cette promesse encore et encore, parce que l’émotion, quand elle est vraie, ne prend jamais une ride.”

Faith et Pornography par Dominique A

“À quoi ressemble un grand disque ? À rien. À la limite, Pornography peut sonner çà et là comme du Killing Joke – ce n’est pas forcément un compliment… Mais l’album d’avant, Faith ? À rien, ça ne ressemble à rien. Personne n’a vraiment eu envie, ou même l’idée, de s’en inspirer. C’est peut-être ça aussi, un grand album : quelque chose qui dissuade.

J’avais 14 ans, et j’étais abonné au club Dial. C’était une société de vente de disques par correspondance : pour 15 francs (2,50 euros environ), vous pouviez commander trois disques, et si vous les gardiez (qui les retournait ?), vous vous engagiez à acheter six albums dans l’année parmi la sélection. Alléché par Dynasty (Kiss), Duke (Genesis) et Flesh and Blood (Roxy Music), je m’étais abonné.

Je ne connaissais presque rien, donc je choisissais au hasard, influencé par des chroniques de Rock & Folk. J’y avais glané quelques articles laudateurs et intrigants sur The Cure, aussi. Alors, quand le club a proposé dans sa sélection rock Faith et Pornography, je me suis lancé : j’ai pris les deux (c’était le même prix). Je ne me souviens pas du moment où le diamant s’est posé sur la platine. Mais je sais que j’ai été conquis, immédiatement.

Pornography était rouge sang, et j’aimais sa pesanteur, son nihilisme martial, mais pas autant que la grisaille liturgique de Faith, ses synthés fuyants, sa basse cotonneuse, son chant honteux. La brume de Seventeen Seconds, je me le dirais par la suite, trouvait là son accomplissement. Plus que tout, j’affectionnais la plage 4, All Cats Are Grey, sa mélodie éthérée se diluant dans un timide chant d’enfance. Ce romantisme sans flamme.

C’était ma vie, et ça répondait aux lieux où je vivais. J’ai souscrit au Cure pop des années d’après, aux belles rengaines de Let’s Go to Bed, d’In Between Days, de Just like Heaven ou de Lovesong. Mais c’était sans commune mesure avec les émois de Faith.

Bien plus tard, j’ai joué à un festival où The Cure était programmé : nous nous produisions sur une petite scène, et ils enchaînaient sur la grande scène juste après. Un ami m’a rapporté en riant que Robert Smith était dans le public et qu’il n’avait pas aimé ce qu’il avait vu de nous. J’ai senti mon cœur se briser.

J’ai ignoré tout ça et, juste après notre concert, je suis moi-même allé me poster au cœur de la foule, face à eux pour la première fois de ma vie : ils ont joué les chansons les plus inattendues, portées par une voix intacte : The Hanging Garden et One Hundred Years, de Pornography. Mais, ce soir-là, aucun morceau de Faith.”

Seventeen Seconds par Miossec

“Aussi dingue que cela puisse paraître, The Cure, en ce soir d’octobre 1980, joue à Quimper. Le petit théâtre municipal à l’architecture à l’italienne compte 200 places et accueille 170 spectateurs à peine ce soir-là. Je vais avoir 16 ans, Robert Smith en a 21. Nous sommes venus en Peugeot 204 avec Printemps Noir, mon groupe, et une délégation brestoise aux cheveux courts – ce qui, à l’époque, vaut un long discours.

Dans cette France qui écoute en boucle Supertramp, cette sensation de faire partie d’une minorité est follement excitante. Les troupeaux de corbeaux n’existent pas encore. Le concert est monstrueux, la claque absolue. C’est nerveux, c’est psychédélique, l’album Seventeen Seconds nous tombe dessus. On n’avait jamais senti, de toute notre vie, ce goût-là. En première partie, les compatriotes brestois d’UV Jets, jeunes gens modernes entre le Velvet et Bowie, se sont fait saborder le son par les Anglais, comme c’était l’usage à l’époque.

Deux ans pile poil auparavant, octobre 1978, c’était les membres de The Cure qui faisaient eux-mêmes la première partie de Wire à l’université du Kent. Robert Smith, de son propre aveu, est “horrifié”, et Lol Tolhurst, le batteur, expliquera que c’est après ce concert-là que The Cure a vraiment commencé à exister. Attitude, façon de composer brute et simple.

Sans Chairs Missing, pas de The Cure. L’impression que je garde de cette époque est celle d’un enthousiasme et d’une naïveté incroyables. Sur les cendres du punk, l’époque était follement créative. Ce concert de The Cure va botter le cul de Printemps Noir. On va répéter comme des fous pour gagner nos trois quarts d’heure de gloire en jouant aux Trans Musicales de Rennes qui se limitent à la Salle de la Cité.

Après, The Cure sort Faith (1981), et je décroche. Talking Heads a sorti Remain in Light (1980). Pourtant, je garderai toujours de la sympathie pour ce Robert Smith, toujours capable de sortir des pop songs fulgurantes. Et puis, des années plus tard, l’album Boire gardera de ces années-là la même idée : celle de faire sa propre musique. C’était l’un des fondements de ce mouvement au nom définitivement horrible, la new wave.”