Soyons franc d’entrée de jeu: les amateurs de Sherlock Holmes, comme ceux du professeur Challenger, seront un brin frustrés par les Mémoires d’Arthur Conan Doyle, que rééditent Les Belles Lettres. Le père du détective le plus fameux de l’univers, et du scientifique découvreur du monde perdu, ne s’épanche guère sur ses principales créatures. Ce qui est logique, au fond, puisqu’il a toujours considéré que les enquêtes de Sherlock Holmes «ont nui à la meilleure partie de [son] œuvre».
Cette autobiographie, écrite en 1924, soit six ans avant sa disparition, constitue de curieuses confidences, plutôt modestes. L’écrivain y raconte rapidement son enfance, s’étend dans de belles pages sur un voyage à bord d’un baleinier, comme médecin, qui lui a fait découvrir les régions arctiques, lesquelles ont «un charme que subit fatalement quiconque y pénètre». Puis les premières années comme docteur à Portsmouth.
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A Davos puis à Caux
Il parle peu de sa vie de famille, mais mentionne son séjour à Davos puis à Caux, pour les soins de son épouse. Il accrédite la thèse selon laquelle il a amené le ski à la Suisse, sans plus de précision, bien qu’il promette d’y revenir. Il conte un voyage en Egypte, puis, plus tard, son activité dans un hôpital militaire en Afrique du Sud, durant la guerre des Boers. Il y consacre une place importante, près d’un quart de l’ouvrage, comme pour justifier l’action anglaise dénoncée par d’autres pour sa brutalité. Il précise comment il a tenu à raconter sa version de la guerre dans un ouvrage à financement participatif de l’époque – soutenu d’ailleurs par des Zurichois, un Genevois et un Lausannois.
Auparavant, l’auteur narre comment il s’est installé comme ophtalmologue à Londres sans jamais avoir un seul client, et tant mieux: un jour, il décide de vivre de sa plume. Sherlock Holmes le lui permet. Le mariage, aussi, glisse-t-il, qui a amélioré «mon intelligence, mon imagination et mes moyens d’expression». Il rêve de romans historiques, en écrit, mais «ce que le public voulait de moi, c’étaient des histoires de Sherlock Holmes, et je m’appliquais de temps en temps à lui en fournir».
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De la stratégie littéraire
Ce point montre d’ailleurs un Conan Doyle très habile en stratégie littéraire. Il évoque la naissance de journaux comme le Strand, qui accueillera Sherlock Holmes. Il se dit qu’«un même personnage circulant à travers une série de nouvelles, s’il parvenait à capter l’attention du lecteur, l’enchaînerait à son magazine». Le feuilleton serait «plus une gêne qu’une aide», car si l’on rate un épisode, on abandonne; alors que le héros récurrent permet au lecteur de «toujours se promettre de savourer la totalité du magazine».
Passionnante réflexion de la part d’un auteur qui avait la tête sur les épaules, qui dit aussi combien le marché américain, lequel ne rapportait rien car il n’y avait alors aucun copyright, l’a pourtant aidé en popularisant son détective. Il conte le choix des chutes de Reichenbach, «digne sépulture pour mon pauvre Sherlock, dussé-je enterrer du même coup mon crédit en banque». Il ne confirme pas, en revanche, que c’est sa mère – bien présente, entre les lignes – qui l’aurait convaincu de faire revenir l’enquêteur. Il restera une part de mystère, comme la brume sur la lande des Baskerville.
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Ma vie aventureuse. Une autobiographie d’Arthur Conan Doyle. Traduction de l’anglais de Louis Labat. Les Belles Lettres, 250 p.