Dans le ciel saturé d’ondes de l’Ukraine, une nouvelle bataille se joue autour de Starlink. La Russie semble accélérer le déploiement de « Volna Kupol Garant », un brouilleur encore mal connu qui pourrait menacer les drones de Kiev loin derrière le front.

Sur les écrans des pilotes ukrainiens, les routes situées loin derrière les lignes russes sont devenues un nouveau champ de bataille. Reliés à leurs opérateurs par Starlink, des drones de moyenne portée peuvent suivre un camion, repérer un dépôt ou corriger leur trajectoire à plusieurs dizaines de kilomètres du front.

La Russie dispose elle aussi d’une importante force de drones, déployée pour la reconnaissance, les frappes tactiques et les attaques dans la profondeur. L’avantage ukrainien ne porte donc pas sur les drones en général. Il concerne une capacité plus précise: l’emploi d’appareils relativement bon marché, téléopérés grâce à Starlink, contre la logistique russe située entre environ 25 et 200 kilomètres de la ligne de contact.

Dans un article publié début juillet, l’Associated Press a décrit l’extension de cette campagne dans une zone autrefois plus sûre pour les véhicules, les dépôts et les postes de commandement russes. Samuel Bendett, spécialiste des drones russes au Center for Naval Analyses, souligne auprès de l’agence que ces appareils permettent de maintenir une pression constante sur les lignes d’approvisionnement.

C’est cette fenêtre d’action que Moscou cherche à refermer.

Brouiller le satellite plutôt que le drone

Volna Kupol Garant ne vise pas directement les commandes de vol. Selon Serhii Beskrestnov, spécialiste ukrainien des transmissions connu sous l’indicatif de guerre « Flash », le système russe dirige de puissantes interférences vers les satellites Starlink.

L’installation, qu’il a décrite dans une publication sur Telegram reprise par le média ukrainien The New Voice of Ukraine, comprend plusieurs paraboles orientables montées sur des remorques. Huit antennes couvriraient chacune une partie de la bande comprise entre 14 et 14,5 GHz. La Commission fédérale américaine des communications confirme que cette bande est notamment utilisée par les terminaux Starlink pour transmettre des données de la Terre vers l’espace.

Un opérateur de drone ukrainien installe un système de communication Starlink sur un drone d'attaque qui doit effectuer une mission dans la région de Donetsk, le 26 juin 2026 (image d'illustration). [KEYSTONE - MARIA SENOVILLA] Un opérateur de drone ukrainien installe un système de communication Starlink sur un drone d’attaque qui doit effectuer une mission dans la région de Donetsk, le 26 juin 2026 (image d’illustration). [KEYSTONE – MARIA SENOVILLA]

Le principe consiste à envoyer vers le satellite un signal parasite suffisamment puissant pour masquer les transmissions des terminaux Starlink. Le satellite n’est ni détruit ni durablement neutralisé, mais pendant son passage au-dessus de la zone, il peine à distinguer les communications légitimes parmi les interférences.

Les caractéristiques exactes du système restent cependant difficiles à établir. Dans une enquête publiée le 8 juillet, Reuters précise que SpaceX et le ministère russe de la Défense n’ont pas répondu à ses questions. L’agence n’a pas pu vérifier indépendamment la puissance du complexe, sa fiabilité ni le nombre d’exemplaires effectivement déployés.

Quelques minutes peuvent suffire

Les témoignages ukrainiens suggèrent néanmoins un effet opérationnel réel. Serhii Beskrestnov estime qu’un système Volna Kupol Garant peut perturber Starlink sur environ 20 kilomètres carrés. Le 422e régiment ukrainien de systèmes sans pilote affirme de son côté avoir participé à la destruction de deux de ces installations. Après l’une de ces frappes, un chef d’équipage a déclaré à Reuters que ses drones équipés de Starlink avaient recommencé à fonctionner normalement.

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Une coupure de courte durée peut suffire à faire échouer une mission. Privé de vidéo en direct et des commandes de son opérateur, un drone ne peut plus suivre un véhicule en mouvement, adapter son approche ou choisir une nouvelle cible. Le brouilleur peut ainsi protéger ponctuellement un dépôt, un carrefour ou un convoi sans avoir à neutraliser Starlink sur l’ensemble du front.

Sa portée actuelle paraît toutefois limitée. Une surface de 20 kilomètres carrés correspond à un cercle d’environ cinq kilomètres de diamètre. Un système isolé crée donc une bulle de protection locale, pas un rideau continu au-dessus des arrières russes.

Le risque changerait d’échelle si Moscou parvenait à multiplier ces bulles. Rob Lee, chercheur au Foreign Policy Research Institute, estime auprès de Reuters qu’une production importante compliquerait la campagne ukrainienne de frappes intermédiaires. Les appareils devraient contourner les zones protégées, poursuivre leur mission de manière autonome ou accepter de perdre leur liaison à l’approche de la cible.

Un brouilleur puissant mais repérable

Volna Kupol Garant possède également une faiblesse inhérente à sa mission: pour couvrir les émissions des terminaux, il doit transmettre un signal puissant. Ces émissions peuvent être détectées et contribuer à localiser le complexe. Ses paraboles, ses remorques et ses générateurs constituent ensuite des cibles relativement encombrantes.

>> Revoir aussi le reportage du 12h45 sur la nouvelle nuit de bombardements sur Kiev : Attaque russe sur Kiev la nuit dernière: nombreuses victimes, dégâts matériels Attaque russe sur Kiev la nuit dernière: nombreuses victimes, dégâts matériels / 12h45 / 1 min. / hier à 12:45

La revue spécialisée Inside GNSS, un magazine professionnel consacré aux technologies satellitaires, relève qu’un drone peut verrouiller optiquement sa cible avant de pénétrer dans la zone brouillée. Des capteurs de renseignement électronique ou des munitions capables de remonter vers la source d’une émission offrent d’autres moyens de riposte.

L’architecture de Starlink complique aussi le brouillage. Ses satellites se déplacent rapidement en orbite basse et les terminaux passent régulièrement de l’un à l’autre. Un système concentrant ses interférences sur un satellite doit donc être continuellement réorienté. Couvrir durablement une vaste région nécessiterait de nombreux complexes coordonnés.

Un impact qui dépendra de la production

Volna Kupol Garant n’est donc ni un gadget ni une arme capable d’éteindre Starlink à l’échelle du front. Les éléments disponibles indiquent qu’il peut sérieusement perturber une opération dans une zone déterminée. Son impact stratégique dépendra surtout de la capacité russe à le produire en nombre, à le disperser et à le protéger des frappes ukrainiennes.

Le coût pourrait constituer un frein. Serhii Beskrestnov affirme que chaque système est vendu environ 1,5 million de dollars. Rapporté à une zone protégée estimée à seulement 20 kilomètres carrés, ce prix pourrait, selon le magazine professionnel Inside GNSS, compliquer le déploiement des nombreux exemplaires nécessaires pour couvrir des centaines de kilomètres de routes et de positions russes.

L’équation est donc autant industrielle que militaire. S’ils restent rares, coûteux et repérables, ces brouilleurs constitueront des obstacles dangereux mais contournables. S’ils sont produits en série et concentrés autour des sites les plus sensibles, ils pourraient en revanche refermer une partie de la fenêtre ouverte par les drones ukrainiens de moyenne portée dans les arrières russes.

Tristan Hertig