Dans le salon, ensemble d’assises modulaires italiennes des années 1970, retapissées. Table basse et table d’appoint en travertin brut. Lampadaire Stylos d’Achille Castiglioni pour Flos. Au mur, œuvre textile d’Agnieszka Owsiany.

Peut-être est-ce parce qu’elle a grandi dans un pays qui venait tout juste de retrouver sa liberté que Zofia Wyganowska conçoit aujourd’hui l’espace domestique comme une forme ouverte, qui vit et évolue avec ses habitants. Élevée en Pologne dans les années 1990, l’architecte d’intérieur se souvient d’une période un peu folle durant laquelle tout ce qui venait de l’Ouest faisait rêver. « Chez nous, tout paraissait gris, alors que “là-bas” semblait coloré et lumineux », raconte-t-elle, dans un français parfait. Le travail de son père, commerçant d’art, a amené Zofia à voyager en France régulièrement et à séjourner dans de vieilles maisons. Dans ces bâtisses chargées d’histoires où le temps a fait son œuvre, il s’est joué quelque chose de fondateur pour la jeune fille : « C’était presque physique, une sorte d’émotion que je ressentais dans mes entrailles. » Un sentiment qui l’a à nouveau envahie il y a une dizaine d’années lorsque, devenue architecte d’intérieur, elle a visité un appartement de 90 m2 situé dans le quartier résidentiel de Powiśle, à Varsovie. Même si tout était à refaire dans cet espace en enfilade, Zofia a immédiatement été séduite par son originalité. D’autant que l’immeuble moderniste qui l’abrite, réalisé par l’architecte Juliusz Żórawski en 1938, comptait encore de nombreux éléments témoignant d’une splendeur passée, à l’instar d’une façade en grès et d’une rampe d’escalier en fer forgé. « C’est le bon endroit », a-t-elle immédiatement pensé.

Dans la chambre, une suspension en lin diffuse une lumière douce, tandis qu’au mur se dévoile une peinture dédiée à l’amour. Tabouret artisanal venant des Tatras polonaises.

Dans la salle de bains, le sol en mosaïque de ciment d’origine se marie à un parement de pierre soigneusement découpée
et assemblée. Fauteuil de Rooms Studio.

Dans le logement, tous les éléments d’origine avaient été effacés, mis à part les carreaux de ciment noir et blanc de la salle de bains. Pour habiller le décor, la créative, alors au début de sa carrière d’architecte d’intérieur, se tourne vers le design contemporain. Elle reconnaît : « À cette époque, j’étais encore très sensible aux tendances et je n’avais pas encore trouvé mon propre langage. » La naissance de sa fille, il y a deux ans, est l’occasion parfaite pour composer une nouvelle partition… et exprimer son goût pour ce qui a vécu. Dans cette nouvelle rénovation, Zofia tenait à concevoir un intérieur chaleureux et fonctionnel. Le plan ouvert a été maintenu afin de permettre des déplacements fluides et le parquet en chevrons a été ciré en noir pour agir comme un cadre structurant. Au centre de ce tableau ? L’âme même de Varsovie. La maîtresse des lieux nous éclaire : « J’ai utilisé des éléments qui, selon moi, relèvent des classiques varsoviens. Je pense à ces associations : des menuiseries peintes au pinceau comme autrefois, des pierres poreuses typiques des immeubles modernistes et du granit que l’on voit sur les bordures de trottoir, pour la cuisine et la salle de bains. » Les clins d’œil ne s’arrêtent pas là : la salle de bains des invités, elle, décline des nuances ocre qui font écho à une célèbre cage d’escalier de la ville signée par l’architecte moderniste Bohdan Pniewski.

La cuisine est composée de façades peintes à la main blanc cassé. Plan de travail en granit brossé et mur en travertin poreux, taillé en cross cut pour révéler la richesse de sa texture. Une dentelle ancienne, rapportée de vacances en Toscane, a été transformée en rideau.

Chez Zofia Wyganowska, chaque composante du décor raconte une histoire. « C’est d’ailleurs ce qui me fascine tant dans les vieilles maisons : ces “couches” d’objets acquis au fil de la vie. L’artisanat autant que le vintage occupent une place fondamentale dans mon intérieur et les imperfections sont essentielles. » Dans le salon, elle a suspendu une œuvre textile de l’artiste polonaise Agnieszka Owsiany, qui accorde, elle aussi, beaucoup d’importance au patrimoine culturel de son pays. « J’ai vu ses créations lors d’une exposition et suis immédiatement tombée amoureuse de son travail. Elle combine ce que j’aime le plus : un romantisme très sensible et un artisanat presque brutaliste. » En guise de table basse, Zofia a détourné une vieille malle Vuitton qui présente un coin noirci par les flammes. Sans doute sauvée d’un incendie, elle appartenait à ses parents depuis qu’ils l’avaient trouvée au marché aux puces de Varsovie, où la jeune esthète continue de se rendre plusieurs fois par mois. Côté salle à manger, l’architecte d’intérieur a associé une table du XIXe siècle à des chaises de Tobia Scarpa et un fauteuil sculpté, en bois noir, signé par le duo géorgien Rooms Studio. Enfin, dans la chambre, des rideaux occultants doublés en lin noir ont été confectionnés par ses soins à partir d’anciennes dentelles achetées sur des marchés d’antiquités en Toscane. Et l’appartement est encore amené à évoluer : « J’ajoute peu à peu des strates qui deviennent comme des souvenirs », confie Zofia.

Au mur, œuvre textile d’Agnieszka Owsiany.

Dès le 20 avril, il sera possible de plonger dans son univers à l’occasion du Salone del Mobile, à Milan. Au seizième étage de la Torre Velasca sera présentée son exposition « Struggle for Beauty. Polish Modernism ». Un récit sensible du modernisme polonais plutôt qu’un projet historique, qui mettra également en lumière des œuvres d’artistes contemporains. Rendez-vous est pris. 

Table basse en travertin brut.

Plafonnier façonné à la main par l’artisan varsovien Magedi.